Burundi

STUDIO IJAMBO

 

Studio Ijambo fut lancé en mai 1995 comme studio de production à Bujumbura. Dans une région marquée à vif par le génocide rwandais, Ijambo (qui signifie "les mots sages" en Kirundi) se veut une réponse directe aux "radios de la haine" qui ont fait leur pain quotidien de la violence et de l'appartenance ethnique. L'originalité de la démarche vient de la mise sur pied d'un studio de production, pour démultiplier les canaux d'information. Le studio engage journalistes Hutus et Tutsis à relater chacun à leur manière les raids ennemis. Ce travail critique a permis de réduire les tensions et la reprise de violences à grande échelle. En s'imposant comme moyen de résolution des conflits, Studio Ijambo est en quelque sorte l'antithèse de la sinistre Radio Mille Collines qui a sévi au Rwanda voisin.

  • Un lourd contentieux ethnique
  • Faire travailler journalistes Hutus et Tutsis
  • Un studio de production
  • Un outil de prévention des conflits
  • Un centre pour les femmes
  • Des relations tendues avec la RTNB
  • Viser l'audience la plus large

  • Contact
  • Liens
  • Archives

    Un lourd contentieux ethnique

    La violence terrible qui s'abattit sur le Rwanda en 1994, se répandit comme une traînée de poudre au Burundi, l'état voisin, bien qu'à une échelle moins meurtrière. C'est à la suite du génocide rwandais que Search for Common Ground, une ONG d'origine américaine qui travaille sur la résolution des conflits par les médias, s'est intéressée à la meilleure manière de résoudre les tensions ethniques au Burundi pour éviter un désastre identique. Les tensions ethniques entre Hutus (qui représentent 85% du total d'une population de 6 millions d'habitants) et les Tutsis (environ 15%) sont profondément enracinées au point de polariser la société en deux groupes et d'obliger les organisations sur le terrain à être plus vigilantes et impartiales.

    A la fin de l'année 1994, une délégation emmenée par Refugees International et Search for Common Ground visite le Burundi, rencontre les dirigeants politiques ainsi que les organisations locales afin d'examiner les meilleurs moyens d'oeuvrer dans une perspective de résolution des conflits et de réconciliation. C'est à la suite de ce voyage que l'association américaine décide de porter ses efforts sur deux projets: la production de programmes radio et l'établissement d'un centre pour la paix, destiné aux femmes.
    Les consultations menées avec les figures politiques des deux groupes ethniques laissent entrevoir qu'elles supportent le projet. Common Ground reçoit le soutien de la veuve de Melchior Ndadaye, le président Hutu assassiné en 1994 dont la mort entraîna un flot d'exactions et de violences, et du président du Burundi, Pierre Buyoya, un Tutsi. Des discussions sont menées avec les leaders des principales forces politiques au Parlement (qui représentent elles aussi les Hutus et les Tutsis). Le projet reçoit aussi l'appui du secrétaire général de l'ONU, qui soutint le projet et permit un financement de l'Agence américaine pour le développement (USAID).

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  • Faire travailler journalistes Hutus et Tutsis

    Le choix de la radio s'est imposé de lui-même. La télévision, encore peu distribuée, et le faible niveau d'alphabétisation, font de la radio le média de référence au Burundi et dans la région des Grands Lacs. La radio constitue le meilleur moyen en termes de coûts pour faire passer une information, compte tenu du fait que 85% de la population possède un émetteur. L'audience potentielle est d'environ 12 millions de personnes.
    Jusque là, la radio n'avait été utilisée par les gouvernements que pour satisfaire des objectifs de propagande, dont le génocide rwandais fut en quelque sorte l'apogée. Pour contrer cette orientation des médias de la haine, Common Ground choisit la radio comme moyen de résoudre les violences ethniques et s'attacha à la production de programmes qui véhiculent des idées de paix et de réconciliation nationale. Bryan Rich, journaliste qui avait travaillé pour Common Ground en Russie et en Macédoine, fut nommé directeur du projet au Burundi.
    En mars 1995, Studio Ijambo fut installé à Bujumbura. Le studio fut longtemps un des seuls endroits où les journalistes de différentes ethnies pouvaient travailler ensemble. Le fait d'avoir lancé le projet pendant le conflit permit de parler des massacres commis par des civils avec la complicité de militaires, sans que ces déclarations ne suscitent une quelconque censure de l'armée.
    Le studio engage journalistes Hutus et Tutsis à relater chacun à leur manière les raids ennemis. Grâce à ce travail critique, les journalistes, qui étaient souvent vus comme des traîtres, sont mieux acceptés par le public dans leur recherche de la vérité et de l'objectivité. Les membres de la direction de Studio Ijambo estiment que cette approche où chaque partie admet son rôle dans des exactions, a permis de réduire les tensions et la reprise de violences à grande échelle.
    En 1996, Studio Ijambo fut programmée sur les ondes de Radio Agatashya, une radio humanitaire mise sur pied par la fondation Hirondelle, basée à l'ouest du Burundi, à Bukavu au Congo. Malheureusement, la guerre civile en RDC força la station à fermer ses portes ( le partenariat entre Common Ground et la Fondation Hirondelle fut prolongé dans un autre projet de radio au Libéria, inspiré du modèle burundais). Diffusés dès le début par des stations locales et la radio d'état burundaise RTNB, les programmes de Studio Ijambo ont aussi bénéficié du relais des radios internationales, la Voix de l'Amérique, la BBC, Radio France International, Deutsche Welle et Channel Africa.

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    Un studio de production

    Studio Ijambo ne transmet pas directement les programmes, il les produit et les cède aux radios burundaises.
    Le choix d'un studio prévalut sur celui d'une radio pour accroître la notion d'impartialité. Il s'agit de fournir des programmes à des stations radio locales plutôt que de les concurrencer sur leur terrain. Bryan Rich, qui en fut l'instigateur, estimait que "l'erreur que commettent ceux qui travaillent dans les médias africains est qu'ils veulent bénéficier du plus grand émetteur possible. Ils sont surtout intéressés par la diffusion et non par la programmation. Mais ce qui manque par dessus tout, ce sont les programmes produits dans le pays, par les gens eux-mêmes."
    Pour Francis Rolt, actuel directeur de Studio Ijambo, le choix de la production plutôt que de la transmission reste aujourd'hui un avantage et contribue à la pérennité du projet. " Le côté positif est qu'en produisant des programmes diffusés sur des stations différentes, le studio peut éviter d'être perçu comme une station en particulier. En n'ayant pas d'émetteur, il est moins considéré comme une cible que les stations radio possédant et opérant avec un ou plusieurs émetteurs. De plus, en produisant des programmes artistiques et narratifs complémentaires à l'actualité, le studio peut transmettre des idées de réconciliation et de paix tout en n'attirant pas sur eux une trop grande attention de la part de la censure gouvernementale. " Malgré des avantages certains, l'idée du studio peut aussi souffrir de quelques faiblesses.
    " Le désavantage est que la gestion d'un studio par rapport à une station rend beaucoup plus difficile l'identification des programmes et les heures d'écoute pour les auditeurs. Le temps de diffusion peut être réduit radicalement si des bonnes relations ne sont pas construites et entretenues avec les différentes radios ou si, pour quelque raison, le nombre des ces radios devait se réduire. " Exemple, quand Radio Agatashya a fermé ses portes en 1996, le Studio Ijambo a perdu un diffuseur majeur pour ses programmes et depuis lors, il n'a pu regagner sa production maximale en termes d'heures par semaine. " De cette façon, tout en étant moins ciblé, il peut souffrir quand les stations a travers lesquelles il transmet ces programmes deviennent soit des cibles ou ferment pour l'une ou l'autre raison."

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    Un outil de prévention des conflits

    Outre la diffusion d'informations, Studio Ijambo produit une série dramatique qui montre les causes de la méfiance entre les deux ethnies. Cette dramatique radio, écrite en Kirundi (Umbanyi Niwe Muryango ou Nos voisins, notre famille), narre l'histoire de deux familles de voisins Hutus et Tutsis, qui s'efforcent de sauvegarder leur amitié dans un contexte d'exacerbation de la violence ethnique.
    Le studio produit aussi des magazines en Kirundi (Amasanganzira) et en Français (Express) centrés sur la culture et les problèmes de société. L'offre de programme s'est encore élargie en 1998 avec Sangwe, émission destinée plus spécifiquement aux jeunes des différentes communautés, axée prioritairement sur la musique comme élément de réconciliation. Le soutien musical donne l'occasion aux jeunes provenant de différentes couches sociales et ethniques de se rencontrer, de dialoguer et partager des idées de paix et de réconciliation.
    La radio est utilisée directement comme un outil de prévention des conflits, en parallèle avec des conférences, des ateliers de travail et d'autres méthodologies traditionnelles de résolution de conflits. Son rôle est certes important mais il ne peut être isolé d'autres actions de terrain. " Malgré l'impact que la radio peut avoir sur les situations conflictuelles, la profondeur et le maintien dans la durée de ce travail peut être limité car il y a un élément essentiel du travail de résolution de conflits qui ne passe pas par la radio : les rencontres face à face, la recherche de dialogue et toutes les activités qui sont à la base de la construction de confiance " estime Francis Rolt. " C'est particulièrement vrai dans des sociétés conflictuelles ou il y a eu dislocation ou séparation physique entre parties adverses. Le travail de résolution de conflit demande souvent un " effondrement des barrières " qui implique de surmonter des stéréotypes, d'écouter les préoccupations et les craintes de celui qui est perçu comme l'ennemi et de partager sa propre expérience et ses appréhensions à l'égard du conflit. "


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    Un centre pour les femmes

    Outre la production d'émissions radio, le travail de Search for Common Ground au Burundi s'est aussi attaché aux femmes considérées pour leurs aptitudes à favoriser la paix.
    Le studio voit ainsi son impact approfondi par des ateliers de travail, des discussions lors de table ronde, et des dialogues en groupe organisés par le personnel du Centre pour les Femmes. Le Centre, ouvert en janvier 1996 à Bujumbura, cherche à favoriser la coopération et l'entente entre les communautés Hutu et Tutsi. Plusieurs types d'activités sont proposées au sein du Centre : séminaires de formation à la résolution des conflits et promotion du concept de droits de l'homme avec la Ligue Iteka, le représentant burundais des droits de l'homme.
    En collaboration avec le Centre pour la résolution des conflits en Afrique du Sud et la Ligue Iteka, le Centre des femmes s'est attaché à mener une formation spécifique de médiateur pour opérer non seulement au Burundi mais dans l'ensemble de la région.
    La connexion entre le Centre des femmes et Studio Ijambo se fait au travers de la diffusion de cassettes de programmes pour susciter la réflexion de celles-ci. Mais le Centre a aussi contribué avec Studio Ijambo à faire connaître le code de la famille qui donne une série de droits aux femmes et aux enfants.


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    Des relations tendues avec la RTNB

    Les relations entre Studio Ijambo et la radio publique burundaise qui retransmet les programmes, n'ont pas toujours été sans nuages. Afin de maintenir une certaine objectivité journalistique, Bryan Rich a insisté dès le début pour que les programmes du studio soient retransmis dans leur totalité. A plusieurs moments pourtant, RTNB a suspendu la retransmission d'un programme, l'a censuré ou a supprimé certains passages. C'est ainsi qu'après le coup d'État de 1996 au Burundi, furent exclus les sujets considérés comme trop brûlants politiquement.

    Studio Ijambo est obligé de soumettre chacun de ces programmes au gouvernement avant de pouvoir les diffuser. Ce filtre est parfois la cause d'incidents, comme au moment des accords d'Arusha. Le gouvernement interdisait à cette époque l'accès aux ondes aux rebelles et à ceux qui critiquent sa politique. Studio Ijambo envoya un billet sur les accords qui reprenait en partie des critiques faites par une personnalité de l'opposition. La radio publique RTNB refusa de passer l'information sous prétexte qu'elle violait la décision du gouvernement en donnant la parole à des opposants. La radio publique finit par changer d'attitude et accepta de transmettre l'information à condition que les mots ne sortent pas de la bouche du leader de l'opposition mais qu'ils soient dit par une voix neutre reprenant son argumentation mot à mot...
    La programmation de Studio Ijambo est considérée par beaucoup de burundais comme plus crédible que celle qui provient des organes officiels du gouvernement. Le directeur général de la RTNB lui-même reconnaît le rôle positif joué par le studio sur les journalistes de la radio publique. Le haut niveau de qualité journalistique des émissions de Ijambo exercerait une pression sur les équipes de la radio publique qui s'en trouveraient stimulées dans leur propre travail.


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    Viser l'audience la plus large

    L'histoire de Studio Ijambo invite à s'interroger sur les limites d'une telle initiative. En quoi les programmes resserrent-ils les liens entre Hutus et Tutsis ?  Pour réussir un projet comme celui-ci, il est indispensable selon Francis Rolt de réunir plusieurs éléments : " un pourcentage de la population qui ait accès régulièrement a l'écoute de la radio, une certaine liberté accordée par le gouvernement aux médias, des stations radios qui peuvent accepter les programmes, des conditions de sécurité pour les émetteurs (ainsi que la sécurité dans le pays) et une perception positive de la population a l'égard de la radio. .Toute campagne média devrait évaluer l'écoute et imaginer une stratégie pour s'assurer que l'audience la plus large, représentative de la population, sera atteint. "
    Le succès de Studio Ijambo est-il transposable dans une autre situation de conflit ou de tension entre populations ? L'analyse dépend des buts fixés au départ ainsi que des moyens mis en oeuvre. Mais certains paramètres d'analyse restent identiques quand il s'agit d'examiner les avantages du coût d'un studio par rapport à une station, de chercher à augmenter l'accès aux radios pour la population et d'explorer des stratégies créatives de programmation. Il semble que le succès d'une programmation basée sur la réconciliation dépende du degré de gravité du conflit. La circonspection s'impose alors. " Dans des pays ou le conflit principal est politique plutôt qu'ethnique, les feuilletons et autres programmations artistiques qui visent la base, peuvent ne pas être efficaces pour rassembler l'élite politique dans la facilitation du dialogue. Il faudrait plutôt s'orienter vers des programmes d'actualité qui cherchent à souligner les points communs des différents politiques, là où la coopération est possible, explique le directeur du studio. Une analyse des racines d'un conflit particulier est indispensable pour savoir si l'expérience du Studio Ijambo peut être transférée."


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    Contact

    Studio Ijambo:
    Mél. : frolt@cbinf.com


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    Liens

  • L'Institut Panos reprend le son du Studio Ijambo dans sa banque de programmes radio qui comprend des stations de neuf pays d'Afrique francophone.
  • Le site de Radio Nederland reprend aussi le son de Studio Ijambo.
  • Search for Common Ground donne accès au studio dans le cadre d'un service Internet consacré à la résolution des conflits.
  • International Crisis Group constitue une source d'information sérieuse sur la région des Grands Lacs.
  • Human Rights Watch a publié plusieurs rapports sur la région dont le plus important " Aucun témoin ne doit survivre " est consacré au génocide rwandais. Un chapitre du rapport porte sur le rôle des médias dans le conflit ethnique.

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