Maroc
 

Le Journal

L'hebdomadaire casablancais, Le Journal, a acquis depuis sa parution en 1997 une réputation de sérieux et d'impertinence, comme pour faire écho à la volonté générale de changement augurée par l'arrivée du Premier ministre socialiste Youssoufi. Le Journal s'inscrit précisément dans ce processus de "réconciliation" avec eux-mêmes que les marocains appellent de leurs voeux. Il fait des vagues depuis lors auprès d'une opinion publique partagée entre ses mouvances conservatrice et moderniste. Les premières difficultés du Journal avec les autorités sont survenues en mai dernier, au lendemain de la publication d'une interview de Malika Oufkir, la fille du général exécuté après le putsch manqué de 1972. L'hebdomadaire s'est soudainement vu refusé d'imprimer avant de trouver refuge auprès d'un hebdomadaire français. Mais Le Journal se dit bien décidé à exercer contre la tendance à l'immobilisme consensuel ambiant, son noble métier de journaliste, au risque de s'attirer les foudres des autorités.

L'autocensure, fléau de la profession

Le Journal a vu pour la première fois le jour en novembre 1997, à la charnière d'un processus d'ouverture et d'autocritique que le Maroc a entrepris dès 1991, tant sur le plan économique que politique et parallèlement à l'alternance politique annoncée par l'arrivée d'un gouvernement de gauche. S'il est vrai que Le Journal et son pendant arabophone "Al Sahifa al-jadida" a donné un ton nouveau dans le choix de ses sujets, il est cependant le fruit d'une longue maturation du secteur.
A partir des années 90, l'apparition de supports indépendants, c'est-à-dire non subventionnés par l'état marocain, contrairement à la presse partisane, est symptomatique. Elle répond à la volonté des autorités marocaines d'encourager les initiatives privées, dans le but principal de relever le défi européen. L'évolution de la liberté de la presse ainsi que l'amélioration de l'image du pays sont jugés incontournables.
Les nouvelles publications indépendantes, comme Maroc Hebdo, ou Al Ousbou' Assiyassi, s'illustrent par un ton plus ouvert et surtout plus critique à l'égard de la situation économique, politique et sociale du pays, sans jamais aborder sous le même angle, les institutions monarchique et religieuse.
Ce souffle de liberté s'exprime sur le plan quantitatif et qualitatif dans le ton et le choix des sujets. Les hommes politiques sont de plus en plus souvent la cible de virulentes critiques. Sur le plan économique et social, la langue de bois cède souvent le pas à des analyses plus objectives. Cependant, l'autocensure reste encore, avec la précarité du statut de journaliste, le principal frein à l'épanouissement du secteur. Avec l'apparition de l'hebdomadaire Le Journal, on peut parler d'une nouvelle phase dans l'évolution du journalisme au Maroc à travers une volonté farouche de rupture avec les autorités de tutelle.

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Une nouvelle génération de journalistes

Aboubakar Jamaï, Ali Amar et Hassan Mansouri, les principaux actionnaires du groupe Media Trust qui éditent Le Journal et Asahifa, ont eu le dessein de créer un support véritablement indépendant, débarrassé de ses vieux réflexes d'autocensure et libéré de l'obligation d'en référer systématiquement au Ministère de la Communication dès qu'un sujet dit "épineux" est abordé. Car c'est encore souvent la règle (tacite) suivie par de nombreux patrons de presse qui, lorsqu'ils ne pratiquent pas purement et simplement l'autocensure, n'osent pas prendre trop de risques de peur de se faire interdire. Or, la distribution est une question vitale pour ces publications qui ne vivent généralement que de recettes publicitaires.
Il faut savoir qu'avant 1994, Driss Basri, Ministre de l'Intérieur depuis près de 20 ans avait également dans ses attributions le Ministère de l'Information, tout puissant en matière de censure. Les différentes organisations des Droits de l'Homme ainsi que le Syndicat National de la Presse revendiquaient de longue date une séparation des deux compétences. C'est ainsi que fut créé le Ministère de la Communication. Il va sans dire que ce passé commun et la nomination dans ce nouveau ministère d'anciens fonctionnaires de l'Intérieur n'a pas radicalement changé la situation antérieure. Les publications étrangères critiquant le régime continuaient à être saisies à la douane. Quant aux journaux marocains, ils restaient sous haute surveillance.
Les premières difficultés du Journal avec les autorités sont survenues au lendemain de la parution d'un numéro dont la Une présentait une interview de Malika Oufkir, la fille du général exécuté après le putsch manqué de 1972. Son témoignage, "La prisonnière" édité en France avait été interdit au Maroc et pour cause, elle y décrit avec force détails les conditions atroces d'emprisonnement qu'elle et sa famille ont subi pendant près de 20 ans. Lorsque paraît le numéro, mis à part quelques gouverneurs zélés qui le font retirer des kiosques à Oujda ou à Beni Mellal, la rédaction s'étonne de l'accueil plutôt modéré des autorités. Les conséquences et les pressions devaient venir d'ailleurs. L'imprimeur décide du jour au lendemain de rompre le contrat qui le lie au Journal .

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"Qui est le vrai Premier ministre au Maroc?"

Les semaines suivantes, c'est une interview de Stephen Smith, journaliste à Libération (France) et auteur d'un livre sur le général Oufkir qui fait la Une, puis celle d'Abraham Serfaty, opposant marocain en exil forcé en France depuis 1991. L'édition du Monde du 6 mai 1999 où est publiée une lettre ouverte de son épouse, Christine Daure-Serfaty au Premier ministre, est interdite sur intervention du Ministre de l'Intérieur. Cette lettre est intitulée: "Qui est le vrai premier ministre au Maroc?". Le Journal s'en fait l'écho et commente le texte.
Ce n'est pas la première fois depuis sa prise de fonction que le Premier ministre Abderahman Youssoufi est confronté à son envahissant Ministre de l'Intérieur qui, en vingt ans, a su placer ses hommes à tous les rouages de la fonction publique à commencer par le Ministère de la Communication.
Le deuxième imprimeur auquel s'était adressé Le Journal renonce également ainsi que toutes les imprimeries disposant des capacités techniques nécessaires. C'est le cas de Maroc-Soir, qui édite notamment les deux quotidiens gouvernementaux Le Matin du Sahara et le Sahara et qui détient un quasi-monopole sur l'édition des journaux casablancais, puisqu'il est pratiquement le seul à posséder deux imprimeries ultra modernes. Les prises de positions du Journal sont clairement en cause.
Aboubakar Jamaï, directeur et cofondateur de l'hebdomadaire se tourne alors vers la France où est imprimé Le Journal grâce, dans un premier temps, à Libération (France) puis à l'imprimerie de l'hebdomadaire Courrier International.
L'affaire prend des proportions nationales et internationales, les agences de presse font écho à l'interdiction d'imprimer. Un responsable du Ministère de la Communication invoque des raisons commerciales, ce que dément la rédaction du Journal qui dénonce l'impéritie qui menace les institutions du pays et promet à son lectorat qui l'inonde de lettres de soutien de poursuivre "le combat pour la liberté d'expression".
Cette astuce salvatrice pose évidemment la question du nombre restreint d'imprimeurs et de leur indépendance. Des investissements privés dans ce domaine seraient une avancée certaine vers la fin des monopoles qui sont autant de freins supplémentaires au développement de la liberté de la presse au Maroc.

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S'inscrire dans le processus de réconciliation

L'équipe du Journal, à commencer par ses dirigeants, est jeune. Son rédacteur en chef, Ali Mrabet, fait à 39 ans figure de doyen. Pour lui, une réelle liberté de la presse est possible au Maroc à condition d'intégrer un refus permanent aux archaïsmes du pouvoir central (le Makhzen) qui oppose des résistances farouches. La vapeur a l'air de s'inverser doucement mais le vieux système a la vie dure. Les "années de plomb" et de répression qui ont suivi les premières tentatives de renversement du pouvoir, ont laissé des stigmates qui mettent du temps à s'atténuer. Le Journal s'inscrit précisément dans ce processus de "réconciliation" avec eux-mêmes que les marocains appellent de leurs voeux. Aborder en première page le thème de la torture, témoignages à l'appui, rouvrir les dossiers des prisonniers politiques disparus, susciter un débat autour de l'affaire Ben Barka, le leader charismatique de l'UNFP, assassiné en 1965, sont autant de signes d'une presse qui veut faire écho à la volonté générale de changement augurée par l'arrivée du Premier ministre socialiste Youssoufi.
Même s'il n'est pas toujours compris par le gouvernement, y compris par le cabinet du Premier Ministre, qui le juge souvent trop audacieux, Le journal s'inscrit clairement dans le processus des réformes politiques et sociales du pays. Novembre 1997, date du lancement du Journal, correspond à l'accession du premier gouvernement de gauche depuis près de 30 ans. L'éditorial du premier numéro revendique et soutient déjà l'orientation démocratique et libérale du Maroc tout en dénonçant les "béni-oui-oui" et les propos laudateurs sur la situation politique économique et sociale. Refuser de travestir la vérité est le mot d'ordre mais l'hebdomadaire veille aussi scrupuleusement à rester proche des marocains dans leurs combats quotidiens.
Étant donné les difficultés politiques économiques et sociales héritées par le gouvernement de Youssoufi, Le Journal n'a pu bénéficier de tout le soutien dont il aurait eu besoin. Bien souvent, au contraire, les choix d'articles sont considérés comme gênants et inappropriés même s'ils répondent aux attentes du lectorat marocain.
Le chef du gouvernement en appelle à la patience tandis que Le Journal, au contraire, rue dans les brancards. Ainsi, le dossier sur la torture et les prisonniers politiques fait grand bruit. Il enrichit le débat qui mène bientôt à une reconnaissance de la mort dans les geôles d'une centaine de prisonniers politiques jusque là catalogués "disparus".
Les autorités ne font plus peur, la rédaction trouve le moyen de détourner les interdits en se faisant le porte-parole des libertés bafouées. Au passage, les responsables sont nommés et critiqués vertement. Dans le numéro hors série, paru au lendemain du décès du roi Hassan II, au milieu d'une série d'articles commémorant de manière relativement objective le règne du défunt roi, un titre accroche: "Hassan II, le roi qui a conjugué ABSOLUTISME ET OUVERTURE" (en majuscule dans le texte).
Un tel titre aurait été impossible il y a peu. Le Journal ose et se veut aussi une plate-forme ouverte aux débats d'idées. Ainsi, dans ce même numéro, il cède la parole à l'écrivain marocain Abdelhak Serhane qui y décrit, sans complaisance, la réalité socio-économique du pays et projette ses espoirs dans la transition qui s'amorce. "Il est urgent de "défliquer" le pays et de rendre au citoyen la dignité que les agents de l'intérieur lui ont ravie." Et de rajouter: "Le roi est jeune, mais il connaît les difficultés de ce pays dont il a l'entière responsabilité (que nous partageons avec lui). Personne n'a intérêt à ce que les schémas d'autrefois soient reproduits. C'est pourquoi, il serait intelligent, de ne pas donner aux hyènes, aux chacals et aux "chiens d'abattoir", l'occasion et la possibilité de lui cacher les réalités du pays en créant autour de lui un carcan d'hypocrisie, de veulerie, de bassesse..."


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Retour sur l'affaire Ben Barka

Le Journal innove également sa couverture de l'information, quitte à ressortir des dossiers enfouis délibérément ou inconsciemment. Un dossier édité en janvier 1999 sur la franc-maçonnerie au Maroc, sujet considéré comme tabou, est publié en couverture, documents historiques à l'appui.
Le Journal remet aussi à l'ordre du jour l'épineux dossier Ben Barka en titrant que la France pourrait bien lever le secret défense qui pèse sur l'affaire depuis l'assassinat du leader socialiste en 1965. L'affaire Ben Barka est symbolique à plus d'un titre. Si la population ainsi que la famille du défunt réclame l'ouverture du dossier depuis des années, c'est qu'il symbolise les "années de plomb" au Maroc. Le Journal revendique la vérité sur la mort du leader de l'UNFP. A force de brasser les dossiers épineux comme celui de la famille Oufkir enfermée dans des conditions misérables pendant près de 20 ans, Le Journal s'est attiré les foudres du Ministère de l'Intérieur mais il s'est surtout crédibilisé aux yeux de lecteurs friands de vérité et d'informations qui le concernent. La réouverture de ces dossiers épineux est considérée comme la condition sine qua non de la réconciliation du peuple marocain avec son passé, noirci par les années de terreur et d'impunité.
Bien que soutenu par son lectorat de tendance libérale, Le Journal a souvent suscité les critiques d'autres confrères plus conservateurs, notamment pour avoir diffusé une interview de l'ancien Premier Ministre israélien Netanyahou en visite au Maroc. Il fut traité de vendu à la cause israélienne, de pro-sioniste alors qu'il se contentait d'exercer son métier. Il va sans dire que les freins à l'évolution du pays et de la liberté de la presse ne manquent pas et sont le fruit de résistances conservatrices, de la peur du changement et de la perte inéluctable de privilèges.
Mais cette ancienne génération cède le pas à une nouvelle et jeune génération bien décidée à se faire entendre. Parmi les chroniqueurs habituels du Journal, Hassan Aourid fut récemment promu porte-parole du Palais Royal, signe d'une volonté de transparence qui semble caractériser le roi Mohammed VI. La lecture des chroniques de Hassan Aourid nous éloigne à cent lieues des discours laudateurs et insipides. La réalité sociale y prime sur les discours théoriques. Ainsi écrit-il :"C'est au droit de s'adapter à la réalité sociale. C'est à l'État de créer un cadre propice pour que les jeunes puissent donner corps à leurs espoirs. Ils veulent fuir la misère, le désespoir, les longues journées passées dos au mur..." La jeunesse semble avoir trouvé un porte-parole, à travers le choix des journalistes et des chroniqueurs du Journal. Ce qui constitue une des priorités éditoriales de l'hebdomadaire.


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Les inconnues du nouveau règne de Mohammed VI

Depuis la mort de Hassan II, les pressions des autorités sur le journal ne se sont plus réellement fait sentir. La persévérance et la foi de l'équipe sont acquis mais d'autres problèmes à l'avenir ne sont pas à écarter. Les difficultés rencontrées par Le Journal posent la question de la toute puissance du Ministère de l'Intérieur au Maroc. Quelle place Driss Basri occupera-t-il sous le règne de Mohammed VI? Abderahman Youssoufi pourra-t-il exercer pleinement ses fonctions et aller à la rencontre des multiples espoirs politico-sociaux que le peuple marocain a placé en lui?

Les options du roi Mohammed VI sont attendues de pied ferme par une opinion publique qui a pris goût au "jeu démocratique" initié par Hassan II sous la pression internationale et sous celle des partis et des organisations démocratiques marocaines. Malgré les ombres d'incertitude quant à la gestion future du pays, le fait que le nouveau monarque se soit engagé dans ses premiers discours, à faire face aux défis sociaux, est de bonne augure. Sur le plan de la liberté de la presse, il y va de l'intérêt du pays de poursuivre et peut-être même de donner un nouvel élan au processus d'ouverture et de libéralisation engagé ces dernières années.


Malika Es-Saïdi est journaliste.
Elle fut correspondante permanente au Maroc pour l'hebdomadaire Jeune Afrique.


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Liens

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  • Maroc-Hebdo International
  • Conseil Consultatif des Droits de l'Homme (CCDH)
  • Organisation Marocaine des Droits de l'Homme (OMDH)

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