Umuseso, un "Flambeau au gré des Vents" dans l'après-génocide


Exercer la profession de journaliste indépendant dans le pays qui fut hôte du dernier génocide du vingtième siècle n’est pas que loisir. C’est un vrai mariage de passion, de risque et d’espoir au quotidien. Au mois d'avril 2002, le journal Umuseso a une nouvelle fois été saisi au niveau de la frontière rwando-ougandaise. Mais le plus grave, ce sont les accusations non fondées perpétuées pour disqualifier le journal, accusé de "propagande génocidaire".

Dix ans déjà de carrière. Il s’agit d’un long parcours d’événements qui ensemble font pour moi ce que l’on appelle communément une "bonne expérience professionnelle".. Le journalisme restera, qu’on le veuille ou non, la plus attrayante carrière pour qui sait vivre les moments forts d’enthousiasme, qu’il s’agisse par exemple d’un tête à tête avec le Président de la République, un ministre, un diplomate et un politicien de l’opposition pour un sujet qui vaut la une ou un article d’analyse. C’est l’un des facteurs qui réellement me donnent le courage d’aller de l’avant dans ma profession.
Un autre aspect qui me pousse vivement à m’engager est cet enthousiasme avec lequel une centaine de crieurs s’éparpillent dans la capitale pour vendre le nouveau numéro, ainsi que cette façon
dont les lecteurs accourent pour se procurer une copie. Umuseso est effectivement un hebdomadaire qui depuis sa création en 2000 suscite un engouement indescriptible auprès de l’audience rwandophone. Il n’est pas non plus exagéré de dire que même les étrangers se fient le plus souvent à l’Umuseso pour une information fouillée, objective au sujet du pays des mille collines...ou de mille problèmes.
Au Rwanda, pays où la liberté d’expression se fait passer pour un “conformisme inadapté”, tout le monde s’accorde au moins à affirmer que le journal Umuseso joue un rôle de pionnier dans la préparation d’un terrain favorable à tous les droits humains.

De vives tensions avec le gouvernement Kagame

Vu la conjoncture socio-politique et financière du Rwanda, le travail de rédaction et de direction du journal Umuseso n’est pas une simple affaire. Il faut en permanence dénoncer une attitude semi-totalitaire des dirigeants, une corruption qui devient de plus en plus “légitime”, une intolérance qui ne se passe pas de criminalité et, souvent le journaliste s’attire une animosité de la part des individus mis en cause. Pour Umuseso, la médisance, la menace et les intimidations constituent le pain quotidien.
Les relations entre le journal et les dirigeants politiques sont loin d’être affectueuses. Depuis pratiquement dix mois ces relations ont sombré dans un environnement de tensions nourries. Tantôt, c’est le
Secrétaire Général du FPR (Front Patriotique Rwandais, parti puissant au pouvoir, d’où est issu le Président Kagame) qui dénonce Umuseso à la radio unique nationale et déclare que cet hebdomadaire n’a été
créé avec d'autre objectif que celui de “ternir l’image du FPR”! Dans des circonstances pareilles, Umuseso a été officiellement déclaré “ennemi du parti du Président de la République”. Le bouton détonateur ? La reprise en Kinyarwanda (langue nationale) d’une interview de Monsieur Paul Kagame avec un quotidien Ougandais The Monitor, publié en anglais, au cours de laquelle le Président de la République, également Président du FPR, a révélé le plan de rallier à son parti les autres formations politiques qu’il qualifie de modérées pour les prochaines élections présidentielles. A cette occasion, le Président a dénoncé certains partis politiques qui selon lui sont extrémistes. La question pour nous reste toujours de savoir qui est coupable entre The Monitor qui a publié l’interview et Umuseso qui a fidèlement reproduit les propos du Général Président. Et pourtant, The Monitor n’a subi aucun harcèlement…
Tantôt, c’est le Ministre de l’Administration Locale ayant également l’Information dans ses charges qui annonce sans ambages à la radio le 7 janvier 2001 que les articles publiés par Umuseso frisent le révisionnisme et le négationnisme, voire qu'ils font de la propagande génocidaire.

Pressions sur Umuseso et Rwanda Newsline

Tout est mis en œuvre pour décourager les jeunes journalistes qualifiés de suicidaires. Depuis le mois de Mai 2001, l’ex-éditeur responsable de RIMEG (Rwanda Independent Media Group, propriétaire et éditeur des journaux Umuseso et Rwanda Newsline), John Eddie Mugabi vit en exil en Hollande. Il était en mission dans ce pays quand les machinations ont commencé à partir de Kigali pour le dissuader de rentrer. Son adjoint Shyaka Kanuma, également rédacteur en chef de Rwanda Newsline, a dû céder aux pressions politiques pour quitter le pays un mois plus tard, avant l’échéance puisque notre confrère devait aller en Afrique du Sud pour une formation prolongée. Il s’en est suivi que l’édition anglaise a été suspendue jusqu’aujourd’hui car les deux journalistes constituaient le cœur et le cerveau de Rwanda Newsline.
Umuseso dont je suis le chef de rédaction a péniblement survécu et continue de traverser des intempéries financières, à telle enseigne que les frais d’impression sont quelques fois payés grâce aux emprunts.
Je ne manquerai pas aussi de mentionner les arriérés de salaires envers les employés qui se sont accumulés de façon inquiétante jusqu’à plus de sept cents mille francs rwandais (700.000 Frw). Il faut noter que
récemment, dans la recherche d’une solution adéquate à ce problème, il a été nécessaire de procéder à l’assainissement du personnel, après quoi le nombre des employés a été réduit de dix-neuf à dix seulement.
Depuis quelques temps, Umuseso fait l’objet d’une campagne de diabolisation orchestrée par certains officiels du gouvernement et du puissant parti au pouvoir FPR, à travers les médias publics et les medias pseudo-indépendants qui bénéficient de subsides ou de soutien des hommes au pouvoir. Cette diabolisation qui ne cesse de croître ne manque pas de s’accompagner de sérieuses menaces à notre endroit aussi bien qu'envers quiconque accepte de nous assister, de collaborer avec nous, et même de nous fréquenter. Umuseso et sa sœur Rwanda Newsline subissent une sorte d’embargo financier, interdisant à quiconque de placer son annonce publicitaire dans les pages des deux hebdomadaires, si appréciés des lecteurs soient-ils. Seules les ONG internationales osent faire passer quelques fois leurs appels d’offre. Les autres nous disent craindre des représailles auxquelles ils s’exposeraient en cas de collaboration avec nos journaux.
La diabolisation dont il est question va jusqu’à nous donner l’étiquette de révisionniste ou de négationniste dans ce pays qui a connu le Génocide, ce qui provoque chez nous le sentiment de personnes déjà condamnées à mort. Le Ministre de l’Administration locale, ayant également l’information dans ses charges, dira un jour sur les antennes de l’unique radio nationale que Umuseso fait de la propagande génocidaire!
Les difficultés financières auxquelles le journal fait actuellement face entament aussi dangereusement la vie de la publication. Depuis bientôt une année, la rémunération mensuelle est pour le personnel d’Umuseso le synonyme d’un parfait cauchemar.

Saisie du journal

Récemment, le journal a été saisi au niveau de la frontière. Il faut savoir que les frais d’impression sont exorbitants au Rwanda et inaccessibles pour les journaux locaux. Il s’ensuit dès lors que la plupart des journaux dont Umuseso, se rendent à Kampala en Ouganda pour les services d’imprimerie, s’exposant aux différents problèmes: brigandage, accidents de route et retards combien démoralisants…
Une fois, deux fois…la police est stationnée à la frontière pour "souhaiter la bienvenue" au journal Umuseso et l’escorter jusqu’au quartier général de la police judiciaire. Pour quel motif ? Tantôt la direction du journal est contrainte de signer un accord avec la police judiciaire comme quoi une rubrique doit être supprimée dans le journal pour la libération du numéro saisi ; tantôt la police se donne le plaisir de confisquer le journal Umuseso pour "lecture ou examen préalable à la vente." Ah ! Quel calvaire que d’attendre jusqu’au jour suivant pour mettre le journal au marché.
Il est toujours supposé que l’attitude des autorités envers le journal Umuseso et leurs tentatives de l’étouffer constituent une réaction brutale aux articles publiés par le jeune hebdomadaire. Il est communément admis que l’orientation ou la ligne éditoriale est critique vis-à-vis du pouvoir.
Quant aux articles ou interviews, le choix est toujours opéré dans le sens de ce que la rédaction juge indispensable comme information, constructif pour la société rwandaise qui hier encore était
déchirée par les conflits de tout genre et qui en subit toujours les séquelles. En général, Umuseso s’emploie à dénoncer toute pratique ou idée qui aurait tendance à imiter les comportements caducs et aliénants de l’ancien régime, et mène une lutte acharnée pour que la Nation rwandaise ne connaisse plus jamais de telles tragédies.

Si je dois conclure [puisque l’on ne peut pas épuiser la litanie des aventures et mésaventures professionnelles du rédacteur en chef d’Umuseso et directeur intérimaire de RIMEG] je dirai encore une fois que le journalisme est devenu partie intégrante de moi-même. Quels qu’en soient les risques. Sauf que je n’y vois que du bonheur, moi. Il m’arrive quelquefois par exemple de formuler les questions auxquelles je réponds moi-même, au sujet des considérations que mes compatriotes font à propos des médias en général et ce qui se dit spécialement à mon endroit. Et voilà ce qui en ressort: "Exercer la profession de journaliste indépendant au Rwanda, par surcroît dans l’hebdomadaire Umuseso, c’est pour les uns une aventure suicidaire d'individus qui ont perdu le goût de la vie. Moi je suis plutôt de ceux qui croient en un avenir meilleur pour tous. Je n’ai d’ambitions que celles d’un simple citoyen, dévoué, serviable quoi."

par Ismaïl Mbonigaba

Chef de Rédaction d’Umuseso
Directeur intérimaire de RIMEG.

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La nouvelle loi sur les médias vue de Kigali


Ça y est. Elle est enfin là. Elle, c’est la loi no 18/2002 régissant la presse au Rwanda. Après son adoption par l’Assemblée Nationale de Transition et après avoir été déclarée conforme à la loi fondamentale par la Cour Constitutionnelle, la nouvelle loi sur la presse vient d’être publiée au Journal Officiel, munie du seau de la République.

L’idée de réviser la loi sur la presse (no 54/91) datée du 15 novembre 1991, a été lancée quelques mois après le génocide de 1994. En août 1995, une commission mixte produisit un rapport qui a servi de base au futur projet de loi que le Ministre de l’Information envoya au Premier Ministre le 22 août 1996 .
La loi qui vient d’être révisée avait été promulguée dans un contexte socio-politique caractérisé par la naissance du multipartisme au Rwanda. Par ailleurs, le pays sortait à peine de la tragédie de 1994 et le rôle néfaste joué par les « médias de la haine» était vivace dans le pays des millions des victimes.
« Les organes de presse comme la RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines), Kangura, Umurwanashyaka, La Médaille Nyiramacibiri étaient devenus les courroies de transmission d’une idéologie divisionniste et raciste », est-il expliqué dans une note du projet de loi. Il allait donc de soi que la révision d’une loi qui contenait des lacunes ayant permis « aux politiciens véreux de manipuler les hommes et les femmes de presse », pratiquement depuis 1991, soit rectifiée.
La loi était en outre devenue désuète et fort critiquée. De plus, les journalistes reprochaient à la loi de ne pas promouvoir leur profession. Ils la considéraient au contraire comme essentiellement répressive et regrettaient que certains concepts étaient équivoques, ce qui facilitait des interprétations de tout genre.

Principaux apports de la nouvelle loi

Le CPLTGL a retenu sept apports nouveaux par rapport à la loi no 54/91 : la définition du journaliste ; les droits et devoirs du journaliste ; la création d’un Haut Conseil de la Presse ; la carte de presse ; les entreprises de presse; les publications interdites et les répressions des infractions.

Définition du journaliste.
« Le terme journaliste réfère à toute personne de nationalité rwandaise ou étrangère, se trouvant au Rwanda, qui exerce une profession de journaliste pour le compte d’une entreprise de presse ». L’article 59 de la nouvelle loi précise qu’ « exerce une fonction de journaliste tout rwandais ou tout étranger qui exécute, en vue de la diffusion d’informations ou d’opinions dans le public, une ou plusieurs des taches suivantes : recherche de l’information, traitement de l’information, diffusion de l’information, direction des services d’information, d’affaires publiques ou de services assimilables » .

Droits et devoirs des journalistes
Droit des journalistes
« Le journaliste a libre accès à toutes les sources d'information et a droit d’enquêter librement sur tout les faits de la vie publique et de les publier…»
L’article 65ajoute que « le secret professionnel du journaliste lui est garanti quant aux sources de ses informations … de ses enregistrements ou de ses prises de vue … Cependant, le journaliste a le devoir de collaborer avec les instances judiciaires».
Comme le stipule l’article 66, le journaliste a également droit- « sur présentation de la carte de presse pour un journaliste rwandais ou la carte d’accréditation pour un journaliste étranger de franchir les cordons des services de l’ordre et accéder aux lieux d’un événement dont il aura à rendre compte; accéder à tout moment aux emplacement des aéroports; bénéficier de la priorité en ce qui concerne les missions et communications de services ».
Devoirs des journalistes
La loi en énumère six parmi lesquels le devoir d’éduquer et de former la population dans les domaines du développement et de la promotion des loisirs ; celui de publier des informations vérifiées et de départager ce qui relève de son opinion personnelle de l’analyse et de l’information afin de ne pas semer la confusion dans le public. Il est ensuite interdit au journaliste de confondre son métier avec celui de publiciste ou de propagandiste, il est aussi tenu de respecter la vie privée des personnes, dès lors que celle-ci n’interfère par avec leurs charges publiques .

Haut Conseil de la presse
La loi no 54/91 avait prévu une Commission Nationale de la Presse (CNP) qui n’a jamais fonctionné. Le nouvel organe créé par la nouvelle loi est chargé de conseiller les pouvoirs publics sur toutes les questions se rapportant a la presse. Il est attaché à la Présidence de la République.

Entreprises de presse
Au Rwanda, l’expérience a montré que les journaux naissent et disparaissent le lendemain. Face à ce malheureux constat, la nouvelle loi a décidé de ne promouvoir que les entreprises de presse qui ont les moyens humains et financiers. Elles seront seules autorisées a créer et fonder des organes de presse mais….. « Le droit de créer une entreprise de presse est reconnu à toute personne physique ou morale jouissant d’une personnalité juridique dans le respect des conditions déterminées par la…loi.
Tout organe de presse doit fonctionner comme une entreprise de presse », stipule l’article 13. Suivent des mesures drastiques prévues pour tout lancement d’une telle entreprise.

Carte de presse
Cette carte devait être attribuée par la CNP qui n’a jamais été opérationnelle.
La nouvelle loi prévoit que les cartes de presse soient délivrées par les entreprises de presse elles-mêmes à leurs journalistes. Sans préciser, malheureusement, le statut du journaliste indépendant. « La qualité de journaliste est attestée par une carte de presse délivrée par le HCP sur demande de l’entreprise de presse qui l’emploie », explique l’article 60. Elle est délivrée pour une année renouvelable, précise l’article 63 .

Publications interdites
L’objectif visé par la nouvelle loi est la protection des enfants et de la jeunesse en général en identifiant les publications qui peuvent être nuisibles a la morale et aux bonnes mœurs. L’article 58 ajoute qu’ « il est interdit de publier les actes d’accusation et tous autres actes de procédure criminelle ou correctionnelle avant qu’ils aient été lus en audience publique ».

Répression des infractions
La loi no 18/2002 innove en ce qu’elle différencie les responsabilités civiles des responsabilités pénales en matière de presse . S’agissant du pénal, cette loi renvoie purement et simplement au code pénal étant donné que les journalistes doivent être considérés comme les autres citoyens. C’est précisément parce que les articles 88-89 et 90 du projet de loi voulaient faire d’eux des citoyens à part que les journalistes ont réagi. Les parlementaires ont décidé de supprimer les articles litigieux et de n’adopter qu’une loi régissant la presse et non se référant au génocide.

Avec la nouvelle loi, les équilibres semblent rétablis. Attendons cependant l’épreuve de sa mise en application.

Par Eustache Rutabingwa, du Centre pour la promotion de la tolérance dans la région des Grands Lacs (CPLTGL/Kigali)
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