Les actions de soutien aux médias en Afrique centrale. Enjeux et perspectives

Pascal Berqué, Responsable du programme DRIM - Afrique centrale



LE PROGRAMME MÉDIAS POUR UNE AFRIQUE DE L'OUEST DÉMOCRATIQUE

L'Institut Panos Paris s'est surtout fait connaître par son action en Afrique de l'ouest en faveur de l'appui au pluralisme des médias. En pleine phase avec les processus de démocratisation des années 90 et après trente années de post-indépendance où information médiatique rimait avec monopole étatique, l'émergence de médias privés y a fortement renouvelé l'espace de la liberté d'expression. Dans les seize pays de la CEDEA, LA Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest, nous avons, à travers notre programme Médias pour une Afrique de l'ouest démocratique accompagné les mutations de ces jeunes médias et les défis successifs de l'instauration d'une information pluraliste :
* Tout d'abord, depuis 1991, le défi du pluralisme de la presse écrite (colloque de Paris)
* Puis, depuis 1993, le défi de la libéralisation des ondes (colloque régional sur le pluralisme radiophonique de Bamako) ;
* Enfin le défi de l'appropriation et de la démocratisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) depuis 1997 (séminaire de Dakar).

Les activités développées de 1993 à 2000 au cours de deux programmes triennaux l'ont été à partir d'antennes basées à Dakar, Bamako, Accra et N'Djaména. Ces activités ont prioritairement concerné :
- l'animation et le plaidoyer en faveur de cadres juridiques reconnaissant le pluralisme et le respect des règles d'éthique et de déontologie
- L'appui à la production et à la diffusion d'une information pluraliste, écrite et radiophonique, gage d'une culture démocratique
- La professionnalisation du secteur et les conditions de viabilité économique
- Le renforcement de la structuration du secteur médiatique, à travers le soutien aux organisations professionnelles nationales et régionales.

Dans la majorité des 16 pays ouest africains, cette décennie d'ouverture et de plaidoyer, en faveur de médias pluralistes, a permis de fortes avancées tant aux niveaux juridique, économique, professionnel, qu'organisationnel. Un simple exemple, à l'exception de deux pays, la Guinée et la Mauritanie, le pluralisme radiophonique est devenu une réalité solidement ancrée.

Un des objectifs spécifiques de la seconde tranche triennale de notre programme e était d'accroître son autonomisation institutionnelle. C'est désormais fait avec la création en janvier 2000 de l'Institut Panos Afrique de l'ouest, institution ouest-africaine non gouvernementale, basée à Dakar, et dorénavant en charge des activités de soutien aux médias de la région.

L'INSTITUT PANOS PARIS ET L' AFRIQUE CENTRALE OU COMMENT APPUYER DES MÉDIAS POUR LA DÉMOCRATIE !

Notre implication en Afrique centrale résulte d'un cheminement progressif qui nous a permis de connaître et mieux comprendre les besoins et les spécificités du secteur.

Tout au long de notre programme d'appui au pluralisme de l'information en Afrique de l'ouest nous avons essayé d'impliquer -modestement, il est vrai - les professionnels d'Afrique centrale. Des demandes régulières en conseils et appuis, juridiques, techniques et économiques, se sont multipliées de la part de confrères venus témoigner de l'absence de liberté d'expression et d'information dans la grande majorité des pays de la région où les autorités ne se plient qu'avec difficulté au jeu démocratique.

Avant de nous engager, et afin de mieux comprendre le contexte médiatique régional, notamment dans les questions de couverture des conflits, nous avons lancé fin 1998 une étude régionale sur la situation des médias en Afrique centrale et les enjeux liés à leur développement. Ce travail de recherche (presse écrite, radio, TV, NTI), réalisé par des enquêteurs nationaux dans chacun des neuf pays [1] de la région, sous la coordination de Michel Philippart, avec l'appui de M.M. Tchindji et Karayenga, propose une photographie des différents secteurs de l'information dans leurs aspects juridiques, économiques, professionnels et organisationnels. Cette étude a été publiée à Paris, en février 2000, aux éditions Karthala, sous le titre Afrique centrale : des médias pour la démocratie.

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Deux programmes

Parallèlement à cette enquête régionale nous avons organisé deux colloques régionaux correspondant à nos deux axes d'action : la promotion du pluralisme des médias et la place et le rôle des médias dans les conflits.

Tout d'abord
A Accra, en avril 1999 l'atelier " Des médias pour la paix en Afrique : comment les soutenir et les renforcer ? "
Ensuite à Yaoundé, en juin 1999, le colloque régional :
DES MÉDIAS PLURALISTES EN AFRIQUE CENTRALE, POUR LA DÉMOCRATIE ET LA PAIX, COMMENT ?
Organisé avec la collaboration de l'ESSTIC, l'École Supérieure des Sciences et Techniques de l'Information et de la Communication de Yaoundé, et de L'UEPAC, l'Union des Editeurs de Presse d'Afrique Centrale.

Les recommandations et attentes, adressées lors de ces deux rencontres aux pouvoirs publics, aux partenaires internationaux et à la profession, ont servi de fil directeur à la mise au point des deux programmes Droits et Renforcements Institutionnels des Médias en Afrique centrale DRIM * AFRIQUE CENTRALE, et Médias pour la paix . L'enjeu majeur est de permettre l'émergence et la pérennisation de sources d'information pluralistes au service des nécessaires démocratisations en cours et à venir.

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Une approche régionale

Les premières phases de ces deux programmes se déroulent sur trois ans de 2001 à fin 2003 et s'inscrivent dans une optique clairement régionale et inter régionale. Dès 2001 l'animation en est confiée à des coordinateurs basés, à N'Djaména, Yaoundé et Kinshasa avec compétence pour les pays voisins. Ces coordinateurs seront amenés à mettre en oeuvre certaines activités communes avec les bureaux de Panos Lusaka, Kampala et Dakar.

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Cinq axes directeurs guident et inspirent les activités de ces deux programmes

  • PROMOUVOIR LES CONDITIONS NECESSAIRES ET SUFFISANTES AU PLURALISME DE L'INFORMATION, TOUT PARTICULIÈREMENT RADIOPHONIQUE.
  • Développer des médias pluralistes en incitant les Etats à autoriser les acteurs privés (associatifs, commerciaux, confessionnels) mais aussi encourager la mutation des médias publics en médias réellement de service public. Veiller, dénoncer et lutter contre les situations de concentration, d'oligarchie et de monopole dans le secteur des médias.
  • CONTRIBUER À LA STRUCTURATION DE LA PROFESSION.
  • Il n'existe pas d'association des journalistes d'Afrique centrale, contrairement à l'Afrique de l'ouest et australe (UJAO et MISA [2]). Les associations nationales souffrent d'un déficit de moyens sinon de représentativité. Leur renforcement doit les crédibiliser comme interlocuteurs reconnus et réguliers des autorités nationales et instances internationales. Elles doivent aussi et surtout devenir les acteurs dynamiques d'une réelle déontologie professionnelle.
  • DÉVELOPPER UN JOURNALISME RESPONSABLE D'ENQUÊTE ET D'INVESTIGATION.
  • Les professionnels réunis à Yaoundé en juin 99 souhaitent pouvoir exercer leur métier, sinon leur mission, en pleine possession des outils et conditions minimum et nécessaires à une bonne information du public. Le traitement équilibré de l'actualité relative aux droits de l'homme, fondamentaux et socio-économiques, et aux conflits est un exercice trop souvent périlleux. Il convient d'encourager et de soutenir une production médiatique qui contribue, de par sa qualité et son professionnalisme, à l'émergence de débats et d'une culture démocratique (presse écrite & radio). Inciter les radios et journaux à enquêter sur le terrain.
  • ENCOURAGER UN RAPPROCHEMENT ET UN " PARTENARIAT AGISSANT " ENTRE MÉDIAS ET ACTEURS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
    partenaires naturels du processus de démocratisation. Au delà des contraintes d'ordre réglementaire et politique, il est nécessaire de rapprocher des  alliés objectifs mais qui s'ignorent parfois. Les médias donnent peu de place aux organisations de la société civile. Les organisations de la société civile, quant à elles, restent très souvent prisonnières à la fois de leurs rivalités et d'une conception très institutionnelle de la communication.

  • RENFORCER LES COMPÉTENCES ET LA COMPRÉHENSION DES JOURNALISTES EN MATIÈRE DE CONFLITS - RENFORCER LES CAPACITÉS INSTITUTIONNELLES DES MÉDIAS À LES TRAITER.
Il est urgent d'approfondir la compréhension de l'impact que les médias ont sur nos sociétés, en temps de conflit comme en temps de paix, et de tenter de réunir les conditions garantissant que leur pouvoir sera, autant que possible, utilisé de façon responsable.
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Catégories d'activité

Nous nous proposons de décliner ces cinq axes principaux selon les catégories d'activités suivantes  :

PLAIDOYER & LOBBYING

  • Ateliers nationaux de concertation et de définition de cadres juridiques garantissant la liberté de l'information et le pluralisme ;
  • Des manifestations régionales (festival Fréquences Libres)
  • Tables rondes & débats contradictoires entre protagonistes
  • recherche de dispositions assurant la viabilité économique des médias privés et publics ;
  • séminaires sur le droit international et national
  • Interventions en direction des écoles de formation des élites nationales (...)

L'APPUI INSTITUTIONNEL

Il s'adresse essentiellement, sous forme de conseil technique et/ou d'appui financier, aux associations professionnelles nationales et régionales et aux médias associatifs. On y favorise :
  • Le renforcement des associations professionnelles nationales (fopromedia)
  • Le soutien à l'émergence d'associations nationales de radiodiffuseurs (ARCO)
  • L'appui à une représentation régionale des organisations professionnelles (UEPAC, OMAC)
  • la tenue de sessions de formation spécialisées, en lien avec les centres de formation locaux
  • l'échange d'expériences et de compétences entre initiatives nationales et régionales.
  • Des voyages d'étude interrégionaux et au Nord des professionnels du Sud
  • Un appui matériel et logistique aux médias affectés par les conflits
  • Appui aux Maison de la Presse (site WEB)

L'APPUI À LA PRODUCTION ET À LA CIRCULATION DE CONTENUS MÉDIATIQUES

  • Des conventions avec des journaux et des radios pour la production d'émissions, d'articles et de dossiers , production pour laquelle des partenariats entre médias et organisations de la société civile sont fortement encouragés
  • Production & large diffusion de programmes radio, bulletins et dossiers documentaires
  • Publication d'outils pédagogiques : manuels guides d'alerte précoce, d'auto évaluation..)
  • création d'un fonds d'appui aux reportages de terrain
  • Création de sites Web spécifiques et mise en ligne des résultats de recherche

VEILLE & ALERTE

Le programme MPA privilégiera la création d'un centre régional de ressources et de veille sur l'information en temps de conflits (CERRVIC)

RECHERCHE & PUBLICATIONS

  • Des études sur la viabilité économique des médias
  • un panorama comparatif des législations nationales en matière de lois sur la presse
  • Des manuels & répertoires (guide du radiodiffuseur, centres de formation ...). Nous allons également poursuivre notre collaboration avec Média résistances dans le cadre d'une action et d'une publication centrée sur l'Afrique centrale

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Moyens mobilisés

Les premiers engagements financiers indispensables à la mise en oeuvre de ces deux programmes, couvrent la période 2001 à 2003. Ils proviennent de la Communauté européenne, dans le cadre de l'Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l'Homme, de l'Ong néerlandaise CORDAID, de la coopération suédoise, du CCFD. Un accord est en cours de finalisation avec le ministère français des Affaires étrangères. Enfin des échanges se poursuivent avec les bailleurs de fonds "historiques" de l'Institut Panos Paris, c'est à dire ceux ayant appuyé de façon pluriannuelle nos activités en Afrique de l'ouest, à savoir les coopérations bilatérales d'Europe du Nord et les fondations privées nord américaines.

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Pertinence

Il nous semble que la pertinence d'un tel programme d'aide au secteur des médias repose sur plusieurs considérations & paramètres :

LA CONNAISSANCE ENTRE CONFRÈRES ET PARTENAIRES DE NOS ACTIONS RESPECTIVES D'APPUI.

Dans la période actuelle de relance des coopérations bi & multi latérales avec la RDC, il faut absolument développer une concertation suivie entre opérateurs et partenaires internationaux et nationaux afin de définir des actions d'appui complémentaires et non redondantes. Des projets voient le jour ou sont en attente de réponse. Un exemple le projet d'appui à la presse écrite développé par le GRET en RDC.

LA SOLIDITÉ DES ENGAGEMENTS FINANCIERS

Il convient de mobiliser un engagement financier de la communauté internationale qui ne soit pas un simple " saupoudrage " mais au contraire s'inscrive dans une démarche forte et volontaire de développement durable. Timothy Balding, directeur général de l'AMJ dénonce dans un article récent Liberté de la presse, dix ans plus tard, je cite : que ce soit dans l'ancien bloc soviétique ou en Afrique, la communauté internationale a lamentablement échoué à investir de manière efficace dans la construction d'une presse forte et indépendante (..°) . A la place du plan Marshall que la presse et les organisations internationales comme l'AMJ, ont proposé il y a dix ans , il n'y a eu que très peu d'aide aux projets de développement de la presse indépendante. Fin de citation. Question : que nous réservent les prochaines années ? Notamment en RDC .

UNE " VEILLE " ET UNE RÉACTIVITÉ AUX INITIATIVES LOCALES

Un programme n'est pas figé. Il doit anticiper et savoir accompagner les évolutions en cours. Il n'est pas question de se substituer aux acteurs du secteur mais plutôt d'encourager leurs démarches collectives. C'est pourquoi en RDC nous serons sensibles au devenir d'initiatives comme l'ARCO, Fopromedias, officiellement lancé hier, mercredi 13 juin à Kinshasa, et plus largement à tout ce qui contribue à un renforcement du secteur professionnel.

UNE SOLIDARITÉ SANS FAILLE AUX DÉFENSEURS DE LA LIBERTÉ D'EXPRESSION ET DES PROFESSIONNELS DES MÉDIAS .

C'est le cas en RDC, de l'association Jed, Journalistes en danger, particulièrement sollicitée ces derniers mois et avec laquelle l'Institut Panos Paris va développer des collaborations . L'usage d'Internet renouvelle la donne . HERVé BOURGES (Alger, 4èmes journées de la presse arabe francophone) soulignait il n'est plus possible aujourd'hui de contraindre au silence un journaliste, ou de l'étouffer sans bruit en le privant de relations avec l'extérieur. La mondialisation des communications, c'est aussi l'impossibilité pour un Etat de faire régner l'omerta sicilienne...Dont acte, JED en est un exemple criant .

RESTER MODESTE ET À L'ÉCOUTE DES PARTENAIRES

Face aux enjeux et aux besoins il convient de rester modeste dans l'appréciation de nos capacités à renforcer rapidement des médias pluralistes et professionnels. Il n'est pas possible de répondre de façon exhaustive aux multiples attentes des milieux médiatiques d'Afrique centrale. Mais il convient de soutenir leurs efforts organisationnels, économiques et déontologiques pour créer des espaces de débat et de dissémination des idéaux démocratiques et de respects des droits de l'homme. Pour cela il faut un soutien résolu de la communauté internationale, tout en sachant, comme le remarque Jean Paul MARTHOZ, dans son ouvrage " ET MAINTENANT, LE MONDE EN BREF ", je cite : que l'appui aux médias indépendants est un exercice futile s'il se confond - ou coïncide - avec des programmes d'ajustement structurel socialement irresponsables et s'il ne s'accompagne pas d'une politique globale d'aide au développement.

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[1] Burundi, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine, République Démocratique du Congo (RDC), Rwanda, Tchad.
[2] Union des Journalistes d'Afrique de l'ouest (UJAO) et Media Institute for Southern Africa (MISA)