Par J. Roger MAZANZA Kindulu, responsable de l'agence de presse APA (Agence de Presse Associée) à Bruxelles.
La création d'une agence de presse comme l'Agence Presse Associée en 1999 constitue en soi un événement dans le paysage médiatique congolais.
Depuis l'accession du Congo à l'indépendance, en effet, il n'existait dans le pays que deux agences de presse : d'une part l'agence catholique DIA (Documentations et informations africaines) fondée aux débuts des années 50, et d'autre part l'Agence congolaise de presse (ACP), fondée en août 1960 par le gouvernement Lumumba sur les cendres de ce qu'avait abandonné l'agence Belga qui disposait d'une infrastructure à Léopoldville.
Evidemment, il y a toujours eu des correspondants étrangers représentant des agences comme l'AFP, Reuters, Associated Press, DPA et dans le passé, l'agence UPI.
Deux facteurs essentiels, à mon avis, ont donné un coup de pouce à la naissance de l'APA. Il s'agit, d'une part, du contexte général dans le paysage médiatique, né de la loi sur la presse de 1981, consolidée par celle de 1996. La législation sur la presse favorisait, en effet, l'éclosion d'une presse privée, alors même si, sur le plan politique en 1999, le décret-loi 194 sur l'organisation et le fonctionnement des partis politiques - que beaucoup ont qualifié de liberticide - n'autorisait pas une libre circulation des opinions dans le pays.
Le second facteur, plus direct, est sans doute la faillite de l'Agence congolaise de presse. Celle-ci, qui sera par la suite connue sous le nom d'Agence Zaïre-Presse, est une agence officielle émargeant, pour son fonctionnement, au budget annexe de l'Etat.
L'ACP disposait - et dispose toujours - d'un réseau de correspondants à travers tout le territoire congolais et avait ouvert des bureaux à l'étranger, notamment à Bruxelles, Paris et Pékin.
Au fur et à mesure de l'évolution politique du pays, l'agence officielle prenait de l'importance au point que durant une longue période, l'AZaP a fait office de journal officiel. Cet état de choses, s'il arrangeait le pouvoir, pouvait parfois créer des situations malheureuses pour des particuliers. J'ai en mémoire le cas d'une dame qui n'a pas pu sortir du pays, alors qu'elle devait se rendre à l'étranger pour ses affaires, parce que son nom était repris parmi des gens qui venaient d'être condamnés par la justice. Une simple virgule, omise pendant la dactylographie sur stencil du bulletin d'informations, avait conduit à cette difficile situation.
Bref, à partir des années 90, dans le cadre de la libéralisation des activités des partis politiques, durant la longue transition zaïroise, on a connu une explosion des titres dans la presse zaïroise. Déjà en 1993, le pays comptera plus de 200 titres. Beaucoup ont obtenu l'autorisation de paraître, sans pour autant être sur le marché, les initiateurs du projet ayant vu trop grand sur le plan financier. Certains titres paraîtront tout de même, mais épisodiquement, voire à l'improviste. Notons, en passant, que beaucoup de ces organes de presse étaient financés par des hommes politiques ou des mandataires de l'Etat. Pour ceux-ci le journal était avant tout une arme politique contre des adversaires ou un espace pour se signaler à l'opinion ou aux tenants du pouvoir.
L'Agence Presse Associée (APA)
Comment est née l'Agence Presse Associée ? Nous sommes au début 1999. L'Agence congolaise de presse, l'ex-AZaP, connaît beaucoup de difficultés de fonctionnement. Tout son équipement technique, devenu obsolète depuis longtemps, ne lui permet plus d'assurer convenablement la couverture et la diffusion de l'information. Les salaires, comme dans beaucoup de secteurs, ne sont plus payés et les bureaux éparpillés sur l'ensemble du pays sont coupés de la direction centrale.
Durant les dernières années du régime Mobutu, l'AZaP avait reçu un matériel informatique de l'UNESCO qui lui avait permis de tenir quelques temps. A l'arrivée du nouveau pouvoir en mai 1997, elle reçoit de l'Etat quelques ordinateurs. Pendant un an et demi l'ACP a fait illusion, surtout que ce nouveau matériel la pousse à se mettre à l'heure de l'Internet. Beaucoup d'utilisateurs du Web à travers le monde consultaient souvent et de manière assidue le site de l'ACP.
Mais comme dit l'adage, l'intendance n'a pas suivi. Faute de moyens financiers, l'agence officielle a été amenée à ne plus diffuser les informations sur l'Internet. Au pays même, le bulletin quotidien d'informations connaissait de fréquents retards de parution. Cet état de choses, on en convient, n'arrangeait ni la situation de l'agence ni le sort des journalistes dont un grand nombre a cherché un refuge pratique dans les organes de presse existants, afin de faire paraître leurs écrits, en contradiction avec les statuts de l'A.C.p. qui interdisent aux employés de l'agence de travailler pour une autre entreprise. Cette interdiction visait principalement les journalistes qui ne pouvaient écrire dans les journaux privés.
J'emploie intentionnellement le terme "refuge pratique " pour souligner que ces journalistes demeurent des salariés de l'ACP. Je peux ajouter que ceux qui prennent le risque d'écrire dans d'autres organes de presse, signent souvent leurs articles avec leur vrai nom. Je signale toutefois que cette tendance a été observée à partir de 1990, après la libéralisation des activités politiques.
La faillite de l'agence télégraphique nationale et la décrispation sur le plan politique incitent quelques journalistes à envisager la création d'un organe de presse qui leur permette à continuer à exercer un métier qu'ils aiment et pratiquent depuis de nombreuses années.
En mai 1999 donc, un groupe d'agenciers décide de tenter l'expérience de créer une agence de presse privée. Le contexte général aidant, qui voit la naissance et l'expansion des organisations non gouvernementales, le groupe de six fondateurs met sur pied l'ONG "Agence Presse Associée " et sollicite, auprès du ministère de la Justice, le bénéfice de la personnalité civile en faveur de cette association sans but lucratif.
L'APA est une ONG de gestion et de marketing en communication, ayant pour objectif principal la recherche, la collecte, le traitement et la diffusion d'une information la plus complète et la plus objective possible tant au Congo qu'à l'étranger, et de la mettre contre paiement à la disposition des usagers.
Elle fonctionne sous forme d'une coopérative ouverte à toute personne - nationaux ou étrangers - désireuse de contribuer à la promotion de l'information en République démocratique du Congo.
Les initiateurs du projet tiennent à ce que l'APA garde son indépendance et échappe à toute influence ou considération de nature à compromettre l'exactitude et l'objectivité des informations qu'elle diffuse. Ils veillent également à ce que, malgré les difficultés financières qu'elle traverse, l'agence ne passe sous le contrôle de fait d'un groupe idéologique, politique ou économique. Le pari est énorme et les occasions nombreuses de succomber à la tentation dans la mesure où tous ceux qui travaillent pour l'APA ne sont pas des salariés de cette agence.
L'APA est donc appelée à fournir aux utilisateurs une information exacte, impartiale et digne de confiance. On peut d'ailleurs remarquer qu'en ce qui concerne la situation politique qui prévaut au Congo, l'APA diffuse, sans commentaires et indistinctement, les informations venant tant du gouvernement que des factions rebelles, dans le simple souci d'informer. Je ne peux déterminer la part d'informations venant d'un camp comme de l'autre. Je vous signale cependant que l'APA ne fonctionne pour le moment que dans les zones sous contrôle gouvernemental.
Fonctionnement de l'Agence
Créer une agence de presse, cela est sûrement aisé sur le papier. Mais pour que le projet passe à l'étape de la matérialisation, il fallait réunir des moyens matériels, humains et financiers, même modestes. Sur le plan humain l'opération était facile car, comme je l'ai expliqué plus haut, il existe à l'Agence congolaise de presse un vivier disponible, inoccupé, qualifié et, comme dit l'expression, bon marché. Les fondateurs de l'APA, tous des journalistes ou d'anciens journalistes de l'ACP, ont donc recouru aux services de certains de leurs collègues de l'agence officielle, tant à Kinshasa qu'en province et à l'extérieur du pays.
Cette sorte de rappel de troupes a permis à l'APA d'être rapidement opérationnelle, puisque les journalistes sollicités continuent à opérer dans les secteurs d'activités qu'ils occupent à l'agence officielle.
En ce qui concerne la ligne éditoriale, il faut dire que la longue transition que connaît le Congo depuis plus de dix ans avait permis aux journalistes de l'AZaP de se situer dans une position de modération et de neutralité par rapport aux différents courants d'opinion. Je ne d is pas qu'ils étaient aseptisés, je précise que dans ses dépêches l'AZaP a tenu à ne plus prendre position comme elle le faisait sous le régime du parti unique.
Pendant cette période on a vu des journalistes de l'AZaP prendre des positions parfois tranchées dans les organes de presse où ils écrivaient - c'est le cas pour Le Phare, Le Potentiel ou La Référence Plus, reconnus comme journaux de l'opposition d'abord au régime Mobutu, puis à celui de L.D. Kabila - mais adopter un ton plus mesuré, qui est la marque d'une agence de presse, lorsqu'ils écrivaient pour l'AZaP.
Il convient de faire observer toutefois qu'après le 17 mai 1997, l'Agence congolaise de presse, "libérée ", a repris ses commentaires et agi sous ordre du gouvernement.
Problèmes de diffusion de l'information
Une petite agence de presse comme l'APA, évoluant dans un pays en proie à des difficultés de tous ordres comme le Congo, éprouve d'énormes difficultés : difficultés pour trouver les moyens de fonctionnement, difficultés face à la méfiance des pouvoirs publics, difficultés parce qu'on est accusé de chercher à supplanter une agence comme l'ACP, qui connaît certes des difficultés, mais qui tient à préserver son domaine pour le jour où elle pourra reprendre normalement ses activités, etc. Les grosses difficultés concernent la circulation de l'information dans un pays où les structures de communication ont été déréglées par la crise économique. Et quand on tient à préserver son indépendance, on accepte de courir le risque de ne pas trouver des aides dans un pays où l'investissement dans les journaux n'est pas toujours rentable et où les dotations privées sont rares, sinon inexistantes.
L'APA publie sur place à Kinshasa un bulletin quotidien d'informations générales et un autre sur Internet. Pour le bulletin quotidien local, qui intéresse au plus haut point les ambassades et beaucoup de services publics, anciens abonnés de l'ACP, il faut chaque jour exécuter des acrobaties pour trouver les moyens financiers, comme le font les Kinois pour survivre. Mais ici, l'exercice se complique parfois parce qu'il est double.
En effet, les collaborateurs bénévoles de l'APA sont amenés à penser non seulement à la survie de l'agence, mais aussi et surtout à leur propre survie et à celle de leurs familles.
Les difficultés matérielles et financières font que l'APA ne peut couvrir convenablement l'ensemble du pays, ou du moins la partie du territoire national sous contrôle du gouvernement. Elle se limite aux services des correspondants établis dans certaines grandes villes comme Lubumbashi, Kananga, Matadi, Bandundu et Mbuji-Mayi.
Pour sa part, le journaliste de province recourt souvent à la bonne volonté des voyageurs pour acheminer ses dépêches à la rédaction centrale. Ne disposant pas de l'infrastructure technique appropriée, il ne peut même pas suivre son propre travail, car il ne reçoit pas régulièrement le bulletin quotidien publié à Kinshasa. Et comme il n'a pas non plus accès à l'Internet, sa propre information devient difficile. Il faut signaler cependant ici que la ville de Lubumbashi est mieux lotie que les autres villes et qu'on peut y utiliser l'Internet.
Dans les jours à venir, l'APA pourra fonctionner normalement, grâce à des soutiens extérieurs. Elle a reçu des ordinateurs d'occasion de l'agence Belga, tandis que l'USAID est en train de lui monter un site Internet.
La censure ou l'autocensure
Je voudrais, enfin, aborder un point qui fait couler beaucoup d'encre. Il s'agit de la liberté d'écrire, de la liberté d'informer. Malgré la libéralisation des activités politiques et la législation sur la presse, les journalistes ont souvent eu maille à partir avec le pouvoir en place et principalement avec les services de sécurité. C'est un problème de comportement qui touche à l'évolution de la société congolaise dans son ensemble. La démocratie, la liberté de pensée ou même un simple débat idéologique sont souvent acceptés en théorie. Hier sous le régime Mobutu comme aujourd'hui certains faits relevant de la simple information du citoyen sont considérés comme des sujets sensibles touchant à la sécurité de l'Etat.
Il y a quelques années, lire un article de "Jeune Afrique " ou de la presse belge sur le Zaïre constituait un exercice difficile pour le commun des citoyens et, même, pour les journalistes. Cette faveur était réservée aux responsables de haut niveau. La cause n'était pas financière mais bien politique.
Je me souviens, par exemple, des revues de la presse belge réalisées par le bureau de l'AZaP à Bruxelles qui n'étaient destinées qu'au chef de l'Etat et à quelques responsables politiques triés sur le volet. Même les journalistes de l'AZaP n'y avaient pas accès !
En ce qui concerne les articles de presse qui conduisent leurs auteurs en prison ou dans les geôles des services de sécurité, il faut noter que dans notre pays, le droit de réponse ne constitue pas une pratique à laquelle recourent souvent beaucoup de responsables qui se sentent lésés. Il suffirait pourtant d'une simple mise au point pour que les choses rentrent dans l'ordre. On est parfois étonné de voir que les services de sécurité interviennent dans une situation qu'une simple mise au point aurait réglée. Au lieu de cela les pouvoirs publics font valoir leur puissance.
On a vu dans le passé comment une absence d'information sur la situation dans le pays de la part du gouvernement pouvait créer des ennuis pour les journalistes.
Pour éviter de se retrouver dans une situation kafkaïenne, les journalistes, - zaïrois hier et congolais aujourd'hui - recourent souvent à l'autocensure, tandis que les plus "audacieux " d'entre eux se réfèrent à des organes de presse étrangers se trouvant à des milliers de km de l'endroit où l'événement a eu lieu au Congo - et même à Kinshasa - pour tenter d'informer leurs lecteurs.
On a souvent critiqué les journalistes congolais pour ces méthodes, mais il faut comprendre les difficultés qu'ils éprouvent dans la mission d'informer, lorsqu'ils sont amenés à citer des journaux étrangers comme "Le monde ", "Libération ", "La libre Belgique " ou "Le Soir ".
Deux cas, éloignés dans le temps et peut-être aussi par le contexte, témoignent de ces difficultés dans la diffusion de l'information au Congo.
A la grande époque du Parti unique au Zaïre, l'AZaP était tenue de relater les déplacements du chef de l'Etat à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Or il se fait que le journaliste qui se trouvait à l'aéroport de Ndjili annonce le départ du Président-Fondateur pour Gbado-Lite, comme cela se faisait à chaque fois. La rédaction centrale diffuse la nouvelle comme cela était de coutume. Cette diffusion routinière et anodine a pourtant conduit le responsable du desk national dans les geôles des services de sécurité. Et pour cause. On était en mai 1978 et venait de commencer depuis quelques jours, sans que cela ne soit annoncé, la "deuxième guerre du Shaba ".
Depuis cet incident, concernant les déplacements du chef de l'Etat, aucun organe de presse n'annonçait plus les départs, on se contentait de faire état de ses arrivées, en s'arrangeant de signaler le départ en fin de dépêche.
Le second cas est plus récent, puisqu'il concerne l'attentat ayant conduit à l'assassinat du président Laurent-Désiré Kabila le 16 janvier dernier.
Alors que beaucoup de Congolais suivent les informations sur les radios étrangères, comme la "Voix de l'Amérique ", RFI ou "La voix de l'Allemagne " et que l'APA reçoit les dépêches de certaines agences de presse étrangères comme l'AFP, l'information sur la disparition de LDK n'a été diffusée que deux jours après, et en reprenant la presse belge.
Et dans le cas de la disparition de L.D. Kabila, il était difficile voire dangereux pour les journalistes de quelque organe qu'il soit, de contredire la thèse officielle qui soutenait mordicus que le Mzee n'avait pas succombé à ses blessures le même jour. D'ailleurs, lors de la présentation du rapport de la commission d'enquête sur cet assassinat, le procureur général de la république n'a pas voulu répondre directement à la question sur l'heure du décès. Pour confirmer la thèse officielle, la télévision d'Etat a même diffusé des images des responsables politiques et militaires présentant leurs "félicitations " au chef d'Etat "intérimaire, alors que selon les sémiologues, les gestes posés par ces responsables exprimaient plutôt des marques de tristesse.
Je ne m'explique pas encore le long silence de la presse congolaise à ce propos, même de la presse d'opposition. Je constate simplement que les tenants du régime ont bien verrouillé l'affaire, preuve qu'ils contrôlaient la situation.