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Par Hilaire MBIYE LUMBALA, Professeur de communication à la Faculté catholique de Kinshasa
Depuis plus d'une décennie la caricature a déjà acquis ses droits de cité dans la presse congolaise au point de focaliser l'attention du lecteur et d'inspirer chez les étudiants en Communications et autres chercheurs des travaux de toutes sortes [1]. L'intérêt du chercheur, occupé à étudier les langage et système de communication, rencontre celui du grand public, auprès de qui la caricature a connu sa consécration.
Analyser la caricature, c'est étudier les événements (les situations) à travers le regard des hommes de l'époque, c'est aussi accéder aux mentalités d'une époque donnée. En tant que miroir d'une époque, elle présente, à sa façon, tous les événements petits ou grands, elle exprime (reproduit) toutes les péripéties de l'aventure humaine, et ce dans tous les domaines. Elle a aussi besoin pour exister des supports qui permettent une extension de sa diffusion sociale. Le lien avec l'essor de l'imprimerie, puis de la presse, a partie liée avec ce qu'il convenu de considérer comme l'espace public, lieu de confrontation de points de vue sur la conduite des affaires publiques, sur la légitimité des pouvoirs sociaux.
Après avoir défini brièvement la caricature, l'exposé va tenter de présenter d'abord, et d'une manière schématique, la présence de la caricature dans la presse congolaise; ensuite la mise en récit des événements et des personnages et enfin une brève réflexion.

Le grand Larousse définit la caricature comme "représentation grotesque en dessin, en peinture, etc.,obtenue par l'exagération et la déformation du corps, à fin nettement satirique". Issu de l'italien caricare (charger), le terme caricature désigne "les représentations graphiques qui chargent, qui accentuent ou révèlent certains aspects, soit par la sélection et la schématisation, soit par l'accentuation des traits" [2]. Au sens le plus large, et d'après Ph. Robert-Jones, la caricature est définie comme "tout dessin ayant pour but soit de faire rire par la déformation, la disposition ou la manière dont est présenté le sujet, soit d'affirmer une opinion généralement d'ordre politique ou social, par l'accentuation ou la mise en évidence d'une des caractéristiques ou de l'un des éléments du sujet sans avoir pour but ultime de provoquer l'hilarité" [3]. La caricature peut brosser le portrait tendre ou féroce d'un personnage, elle peut créer des types sociaux et égratigner ou pourfendre les gouvernants ou les systèmes politiques. Bref, il s'agit d'une représentation outrée, déformée, par une accentuation des particularités les plus frappantes d'un personnage ou d'une chose afin de le porter au ridicule.
Ces définitions, d'une manière générale, suggèrent quelques évidences : la caricature emprunte au registre de l'image et du texte, elle sollicite l'humour comme forme de connivence avec le récepteur, elle est inséparable de l'univers des propagandes et affrontements politiques et elle est également inséparable de la logique de reproduction et de diffusion de masse. D'où sa présence dans la presse. Voyons ce qu'il en est de la presse congolaise.

Les travaux sur l'histoire complète de la presse congolaise reste encore à faire. D'où la difficulté de présenter actuellement une histoire de la caricature au Congo. Dans ces lignes qui suivent, il sera question d'étudier la caricature dans la presse congolaise à partir des années Mobutu. Ainsi, nous verrons les années Mobutu et les années Kabila et nous prendrons soin d'insister sur les thèmes exploités, les personnages et le travail de mise en scène.
Avec le coup d'Etat du 24 novembre 1965, inaugurant ainsi l'avènement de la IIe République, le président Mobutu a institué le monolithisme par une personnalisation du pouvoir, en restreignant toute liberté d'expression par un contrôle strict des médias. Ceux-ci s'étaient transformés en un espace de glorification du Chef et de justification des actes du parti unique. En 1972, à la suite de la politique de l'authenticité, plusieurs journaux vont cesser d'exister - surtout les journaux confessionnels - et d'autres vont changer d'appellation : Le courrier d'Afrique devint Elima [4], Progrès devint Salongo [5], L'Essor du Congo (Katanga) devint Taïfa, etc. Ainsi, en 1972, la RDC ne disposait que de huit quotidiens et huit hebdomadaires. Au début des années 80, le pays ne comptait plus que quatre quotidiens dont Salongo et Elima à Kinshasa, Taïfa à Lubumbashi et Mambenga à Kisangani.
En ce qui concerne la caricature, nous pouvons affirmer que le quotidien Salongo et l'hebdomadaire Salongo Sélection, créé en 1980, l'exploitaient déjà. Salongo publiait, dans son édition du lundi sous le crayon de Kianda Vibila, La caricature de lundi; et presque tous les jours une autre à la dernière page, généralement consacrée aux événements sportifs et musicaux. Nous ne parlerons ici que de La caricature de lundi. Il s'agit d'une vignette en lingala, avec bulles, mettant en scène des personnages anonymes (non identifiables) autour d'une situation donnée. Le récit met également en scène un autre personnage, observateur critique qui interpelle ouvertement le pouvoir. Il tire d'une manière anonyme sur le comportement du pouvoir, la mauvaise gestion de la chose publique; et interpelle la population et les autorités. Pour l'année 1987 que nous avons dépouillée, les thèmes suivants ont été exploités : exactions militaires, les "kadhafi", la distribution anarchique des terres, le transport en commun, l'abonnement scolaire, le port des pantalons par la femme, l'état des routes, les élections législatives à Kinshasa, le téléphone à la grand'poste, les faussaires, le comportement des directeurs des écoles, les examens d'Etat, les ballados, le bradage du zaïre monnaie,...
Sont surtout dénoncées l'impunité et la lassitude de l'appareil de l'Etat. Le dispositif narratif accorde la parole au personnage moralisateur et c'est lui qui interpelle et accuse d'une manière claire l'Etat en utilisant l'expression "mboka oyo" qui signifie ce pays. Il est procédé par opposition du bien et du mal. Le moralisateur représente le bien, la conscience. Voici quelques exemples :
- Ah... Balobi pe service d'hygiène. En tout cas, na mboka oyo tokoma tout. Hmm..." (9 nov 1987) [6]
- "Sakombi, Konde baboma mbala boni? Lobi, lobi ekotelema kaka. Anarchie na mbok'oyo ekosila mokolo nini?" (7 décembre 1987) [7]
- "Yango mboka oyo?...Mutu nyonso na mibeko na ye. Tokosuka wapi?" (13 juillet 1987) [8]
En lingala, et à la une, tout est fait pour que ce court récit en image soit vu et lu même par le passant. Sans mettre directement en cause le Président, on critique ceux qui représentent ce pouvoir. Mais nulle part aucune autorité n'est caricaturée. On joue plus sur l'anonymat, on présente une foule anonyme et des personnages non identifiables en situation de communication.
Salongo Sélection, hebdomadaire appartenant au même Groupe que Salongo, publiait les caricatures sportives et musicales et une bande dessinée publicitaire vantant les vertus de la bière Skol. Cette bande dessinée était l'oeuvre de Boyau, dessinateur de BD et créateur du personnage d'Apolosa, dans Jeunes pour Jeunes. Celle-ci ne concerne pas cet exposé.
Après cette brève description, nous ne pouvons pas affirmer qu'il s'agit explicitement d'une caricature politique. Le président Mobutu n'a pas été caricaturé. Seuls les journaux et magazines étrangers se permettaient de le caricaturer : Le Soir, Le Monde, Le Canard Enchaîné, etc. La presse locale, bâillonnée, n'osait pas le faire parce que le chef, étant sacré, ne pouvait pas être tourné en dérision ou parce que toute caricature politique aurait pu être considérée comme une contestation du pouvoir en place.
Si, durant les décades des années Mobutu, il n'y a pas eu de caricatures graphiques politiques, il a néanmoins existé une caricature orale, alimentée par la très populaire radio trottoir [9]. Il s'agit de l'usage des "expressions vernaculaires à double sens, visant à se moquer plus ou moins d'un pouvoir et d'un président en place (...), des détournements de signification satiriques des sigles et slogans officiels (...)". [10] Par exemple : M.P.R. (Mouvement Populaire de la Révolution) transformé en Mourir Pour Rien; Plan Mobutu en Plan Kabutu (en tshiluba catastrophe), Septennat du social en l'Année du Septennat, M.P.R.= Servir en M.P.R. = Se Servir, Président Fondateur en Président fécondateur, Programme Agricole Minimum (PAM) en Peuple Akolia Matiti (le peuple mangera des herbes) ou Peuple Aboyi Mobutu (le peuple ne veut plus de Mobutu).
Le discours du Président Mobutu, prononcé le 24 avril 1990, a marqué symboliquement la fin de la IIe République et le déicide du chef. A partir de cette date, on a assisté à la floraison de journaux privés. Une presse privée qui n'hésite point à se moquer des dirigeants : on est passé de la langue de bois à des pamphlets et autres caricatures politiques. Certains journaux se sont lancés dans l'exploitation de la caricature pour compléter l'information, illustrer certains événements et tourner en dérision des acteurs politiques. Nous pouvons citer parmi ces journaux : Le Phare, Le Palmarès, Le Grognon, Pot-Pourri, L'Intrus, Umoja, Forum des As, etc.
Le Grognon et Pot-Pourri sont des journaux satiriques tandis que les autres font de l'information générale. Chacun profitait du talent des caricaturistes comme Thembo Kashauri, Emmany Makonga, Fifi Mukuna, Hemen, Luba, Beketch, Philma, A. Trebal, Zoblazo. Certains parmi eux ont osé pour la première fois caricaturer le président Mobutu.
Le Grognon et Pot - Pourri utilisent la caricature pour illustrer certains articles, à la place de la photo, ou pour informer. La caricature y occupe une place prépondérante. Par exemple, on peut trouver une trentaine de caricatures, et par édition et sur 8 pages, dans Le Grognon et plus d'une vingtaine dans Pot-Pourri. Ces deux Satiriques accordent autant d'importance à la caricature, mordante et destructrice, qu'à l'information écrite aux titres pleins d'humour.
Tous les thèmes sont exploités et illustrés : la politique, la religion, l'éducation, le social, le sport et la musique. Par rapport à la caricature publiée dans Salongo, avant 1990, celle-ci se place tant à la Une que dans le corps du texte et met en scène des personnages historiquement identifiables, c'est-à-dire que ces personnages font partie de l'univers politique congolais et sont reconnaissables par leurs traits physique exagérés. Ainsi Mobutu est reconnaissable par sa toque de léopard, ses lunettes, sa tête généralement grossie, son tronc plus long que les membres inférieurs, son gros ventre, les jambes exagérément allongées; Tshisekedi a toujours sa grosse tête avec des grosses lunettes et un air boudeur.
Les autres journaux cités utilisent différemment la caricature : Le Phare, Le Palmarès, Forum des as, L'Observateur et la Tempête des Tropiques publient la caricature à la toute dernière page tandis que Umoja et La Tribune la placent à la une. Notre analyse va porter sur Le Phare et Le Palmarès qui, contrairement aux autres, publient régulièrement la caricature.
Le Phare et Le Palmarès étaient, sous Mobutu, considérés comme proche de l'opposition et appartenaient à la presse rouge.
Leurs caricatures décrivaient la situation socio-politique du pays en attribuant la faute à la mouvance présidentielle, force acquise au statu quo. Tous les thèmes socio-politiques ont été abordés : la Conférence Nationale, les pillages, la marche des chrétiens, la loge secrète Prima curia, la géopolitique dans le sens congolais, les stratégies de la mouvance présidentielle, les voyages de Mgr Monsengwo,la guerre de l'Est, la fuite de Mobutu, les exactions militaires, les coupures intempestives du courant, etc.
Le Phare met en scène un univers où coexistent des personnages identifiables (acteurs de la scène politique congolaise) et deux autres fictifs, Ambroise et Zébédée : Ambroise est un vieux avec une calvitie et une barbe blanche et fumant une pipe et Zébédée l'air plus jeune, tête chenue et une barbe abondante. Ces deux héros sont témoins et producteurs d'opinions qui sont en fait celles du journal qui passe par eux pour s'adresser au lecteur anonyme. C'est ainsi, et vu leur longue expérience, qu'ils "promènent un regard critique sur la IIe République à travers des dialogues qui illustrent les thèmes du pouvoir, de l'argent de la dépravation des moeurs, de la répression, des services spéciaux, etc." [11]. Le dispositif narratif réserve le dernier mot à Ambroise et Zébédée pour conclure et surtout montrer ou expliquer ce qu'ils trouvent juste. Par exemple dans l'édition du 14 février 1995 il y a une caricature, consacrée à la commémoration des martyrs du 16 février, qui met en scène Mgr Monsengwo interpellé par la population pour ses différents voyages à l'étranger, Nguz Karl i Bond, malade en Afrique du Sud, suppliant les chrétiens de prier pour lui et un groupe des gens se disputant pour la mise en place des PDG. Ambroise et Zébédée concluent en ces termes :
Ambroise :"On se bat pour le portefeuille, on fait main basse sur les rares devises pour des missions inutiles à l'étranger pendant que les fonctionnaires sont toujours impayés. Et l'ensemble du peuple croupit dans la misère. Peut-on prier pour ces gens qui insultent la mémoire des chrétiens?"
Zébédée :"Le semblant de bagarre pour le portefeuille est une distraction à oublier. Les forces du changement doivent poursuivre la lutte de conscientisation du peuple pour la récupération de ses droits spoliés. Notre prière doit être celle de libération et c'est à cela que je te convie ce jeudi 16 février à Saint Joseph" (n° 414 du 14 février 1995).
Le Palmarès, proche de l'opposition radicale, publie un ou deux récits mettant en scène un ou deux événement (s) différents (s). La mouvance présidentielle, considérée comme force acquise au statu quo, était sa principale cible. Et plus tard la troisième voie, représentée par Kengo wa Dondo et Mgr Monsengwo.
Le 17 mai 1997, un nouveau pouvoir s'installe à Kinshasa. Dans un premier temps la presse d'opposition d'une manière générale avait salué positivement cet événement qu'elle défendait déjà, même au niveau de la caricature : Forum des As avait publié une caricature présentant Kabila comme Noé recevant à bord de l'Arche les provinces et les membres des FPC :"Plus vite les gars, car bientôt ça sera le déluge" (n° 780 du 12 avril 1997).
L.D. Kabila installe un régime fort et concentre les pouvoirs politique, législatif, administratif... Les capacités démocratiques du nouveau président sont ainsi mises en doute. La presse privée continue d'exister malgré plusieurs interpellations, répressions et emprisonnements. Certains journaux - comme Le Phare, Le Potentiel, Tempête des Tropiques, La Référence Plus, ... - ont gardé leur ligne éditoriale; d'autres, comme Le Palmarès et L'Observateur, ont changé; d'autres encore, comme L'Avenir, ont été créés pour soutenir l'action du gouvernement.
Pour apprécier la place de la caricature durant cette période, nous avons encore une fois analysé Le Phare et Le Palmarès. Nous avons retenu le mois de décembre 2000 pour le premier et les mois de décembre 1999 et 2000 pour le second.
Sur le plan narratif, Le Phare a gardé le même dispositif énonciatif : les personnages historiques échangeant sur les différentes situations socio-politiques et l'éternel couple Ambroise et Zébédée, de nouveau très critiques envers le nouveau pouvoir, pour conclure. Ces personnages portent, pour être identifiés, la lettre initiale sur eux. Durant ce mois de décembre les événements suivants ont été mis en scène : le voyage et les déclarations de Tshisekedi en Afrique du Sud et en France, la visite du facilitateur du dialogue intercongolais, la rencontre du président Kabila avec la classe politique, la création des cantines populaires, la rencontre de Libreville et de Cotonou, la Mission de l'ONU au Congo (Monuc) et les violations du cessez-le-feu par les différents belligérants, le diamant de Ngoyi Kasanji, l'arrestation de Jonas Munkamba et de François Lumumba, l'absence du Congo au 37e Sommet de l'OUA, le voyage du président Kabila à New York, etc.
Ces caricatures contractent généralement en une case tout un récit mettant en scène plusieurs personnages, réels ou symboliques (allégoriques) et faisant allusion aux divers univers socio-culturels, aux codes qui transparaissent dans les décors, les costumes, les attitudes des personnages et parfois ce qu'ils font au moment où ils sont saisis par l'image. Il s'agit ici des stéréotypes visuels. Les caricatures du journal Le Phare mettent en scène les personnages tant réels (historique) que symboliques. Les personnages réels sont identifiables par les traits physiques amplifiés ou simplifiés qui, par le processus de schématisation et de répétition de signifiants, fixent la silhouette du personnage dans la mémoire du lecteur.
C'est ainsi qu'on reconnaît facilement les personnages comme Mobutu, Kabila, Tshisekedi, Kengo wa Dondo, Mgr Monsengwo, Yerodia Ndombasi, Mawapanga, Mandela, Kagame, Museveni, etc. Mobutu est généralement identifié par sa toque de léopard, ses lunettes, sa canne, sa tête grossie, ses jambes allongés, son gros ventre; Kabila par sa tenue safari, ses gros sourcils, sa grosse tête rasée, ses gros yeux et sa grosse tête; Tshisekedi par une grosse tête, les grosses lunettes, le gros ventre et certaines fois par son air boudeur; Yerodia par son éternel gilet, sa barbe en désordre, son cigare et sa tête chenue; Kengo wa Dondo est toujours en costume, bien habillé, svelte, nez allongé et en lunettes; et Monseigneur Monsengwo est toujours en soutane, lunettes et calotte sur la tête.
Les personnages symboliques sont entre autres le peuple congolais, les vieux (Ambroise et Zébédée), l'ONU, la Monuc, l'OUA. Le peuple congolais est représenté par un homme squelettique, les habits en lambeaux ou troués. Ces éléments traduisent le degré de pauvreté et misère de la population d'un pays extrêmement riche.
Le Palmarès est aujourd'hui proche du gouvernement. Son éditeur est même membre du Parlement de transition.
Sur le plan narratif, le dispositif énonciatif s'est quelque peu amélioré : les caricatures mettent en scène, en une ou deux vignettes, les personnages réels ou symboliques échangeant sur les situations socio-poliques du pays. La politique, le sport, la musique et la vie sociale n'échappent pas au crayon du caricaturiste du Palmarès. Les thèmes politiques et sociaux suivants ont été exploités : Conflits RCD Goma et Kisangani, la passation du pouvoir en Afrique du Sud, l'accord de Syrte, l'impuissance de l'ONU face à Kagame, le bombardement de la ville de Bukavu par les FAC, le manque du carburant à Kinshasa, les élections américaines, le retour de Vunduawe, Yerodia ministre de l'éducation, les inondations des routes, la visite de Paul Kagame au Vatican, le voyage de Tshisekedi en Afrique du Sud, les exactions militaires dans les territoires occupés, la visite de Kabila à New York, le tarif de transport urbain, la désobéissance civile à Bukavu, la rencontre de Libreville, les prix des biens sur le marché, les rencontres sportives de l'équipe nationale du football, la dislocation de l'orchestre Wenge Musica Maison Mère.
Comme pour Le Phare, c'est le thème politique qui est le plus exploité par Le Palmarès. Celui-ci corrobore les points de vue du gouvernement, même au niveau de la caricature qui se structure autour de la lutte entre le bien et le mal, qui met en scène le bon et le méchant. Ceci nous amène à parler des personnages.
Le Palmarès met en scène des personnages réels, connus de la population, nationaux ou étrangers, d'un côté : Kabila, Tshisekedi, Yerodia, Dr Ilunga, Wamba dia Wamba, Ondekane, Lunda, Bemba, Kagame, Museveni, Mandela, Mugabe; et les personnages symbolique de l'autre : ONU, RCD, MLC, SADC, etc. Les personnages réels, dans Le Palmarès, sont classés dans deux catégories opposées, les bons et les méchants. Les bons sont tous ceux qui soutiennent le pouvoir de Kinshasa en commençant par Kabila lui-même présenté dans une vignette dans une position transcendantale adressant un message d'encouragement à la ville de Bukavu:
"Mes chers frères et soeurs des territoires occupés, nous ne vous oublierons jamais... Résistez...Résistez encore...encore, toujours..." (Palmarès, déc. 2000)
Tous ceux qui sont derrière Mzee sont bien vus, même bien dessinés. Par contre Kagame, Museveni et les rebelles sont diabolisés. Voyons quelques exemples : sur 11 caricatures publiées durant le mois de décembre 1999 Kagame est mis en scène 11 fois et sur 11 autres de décembre 2000, 6 parlent de Kagame. Il est toujours présenté comme un méchant, un agresseur, un voleur, quelqu'un qui ne réalise jamais ce qu'il dit. Deux caricatures le présentent comme un diable (cornes et queue) : dans la première on le montre, au Vatican, avec cornes et dans la deuxième il s'adresse au Dr Ilunga, déguisé en diable, en ces termes "Hourara. Voira R'homme qui me ressembre. Allez-y, pour en finir..."
Au niveau iconique, il est reconnaissable par sa taille, ses grosses lunettes, son nez et son menton allongés et au niveau linguistique par la visualisation de la prononciation de la lettre R : "Hé, Hé, marheur au peupre congorais. Je suis invité par re pape Jean Paur II. S'ir est pour moi qui sera contre moi? Personne. Pas même un rwandais". Les Congolais qui sont avec lui sont des marionnettes, des élèves qui lui obéissent et exécutent ses ordres. Le RCD est désigné comme "le chien qui fait la honte de tout un pays souverain...".
Etienne Tshisekedi est sur la liste de méchants. Toute déclaration de Tshisekedi est autrement présenté. Il est complice des rebelles, leur frère. Par exemple, sa déclaration de décembre 2000 en Afrique du Sud est interprétée de cette manière par Le Palmarès: "Je déclare haut et fort: mes partisans et moi, menons un même combat que mes frères qui sont à l'Est de la RDC...".
Les personnages symboliques, comme l'ONU, la communauté internationale et les USA, sont à la solde de Kagame, elles tremblent devant lui et sont incapables de lui donner des ordres et elles lui supplient : "mon petit chéri, tu es le tout puissant de l'Afrique. A cause de toi, le peuple congolais me qualifie d'irresponsable... Rentre chez toi pour sauver ma face... Je t'en supplie...".
Voici brièvement présentée l'analyse des quelques caricatures publiées par la presse congolaise. Que retenir.
En regardant de près la caricature dans la presse congolaise, on peut dans un premier temps dire que la caricature, comme l'information écrite, remplit les fonctions d'information, d'éducation et divertissement. Elle explique à ses lecteurs ce qui se passe dans leur société, elle éduque en montrant ce qu'il ne faut pas faire et elle divertit car elle utilise l'humour et le rire. Le rire (l'humour) étant le moyen le plus utilisé par les peuples en difficultés ou opprimés pour traduire leur insatisfaction, se défouler, exorciser la peur et pour contester l'état de choses et détruire, dans une certaine mesure, le discours du pouvoir.
D'un côté, la caricature apparaît comme un humour dans le but de détendre le lecteur (Le Grognon et Pot-Pourri) et comme une information dans la mesure où elle parle d'elle-même, transmet clairement une information (Le Phare, Le Palmarès, Tempête de Tropique). On reprend en série des illustrations à caractère humoristique, grotesque et critique pour exprimer un point de vue, façonner l'opinion et peindre la société. C'est une caricature dans laquelle les événements réels ou fictifs mettent en relief les moeurs ou les comportements des personnages ou de certains groupes sociaux.
D'autre part, les caricatures nous présentent un univers mental manichéen où le bien et le mal s'affrontent, caractérisé par un dialogue interactif avec la réalité quotidienne et la radio trottoir. Elles respectent la ligne éditoriale des journaux où elles sont publiées. C'est ainsi que Le Phare s'attaque toujours aux diverses positions du gouvernement tandis que le Palmarès diabolisent tous ceux qui sont contre le gouvernement.
Pour terminer, nous allons réfléchir sur l'utilisation de la caricature en Afrique, un autre contexte culturel. Comment peut-on parler d'exagération ou de charge dans un contexte où avoir une bedaine est considéré comme un signe de bonne santé ou de richesse?
Avoir une bedaine peut apparaître comme caricatural par ignorance de représentations locales. En Afrique, la corpulence est respectée même admirée. Elle symbolise la réussite sociale. Tandis que la pauvreté est représenté par un homme squelettique avec les habits en lambeaux. Doit-on, pour terminer, demander aux caricaturistes congolais de faire attention sur leur manière de dessiner, d'éviter une reprise aveugle des stéréotypes visuels occidentaux.
1 Lire à titre purement illustratif les travaux et articles suivants : KAJABIKA Vuninga, La place du satirique dans la presse kinoise, Mémoire de graduat, Kinshasa, Institut de Sciences et Techniques de l'Information, 1996; KUSU Zanga, La publicité par la caricature, Mémoire de graduat, Kinshasa, Académie des Beaux Arts, 1998; MUKUNA Ntumba, L'apport de la caricature dans la presse écrite au Zaïre, Mémoire de Graduat, Kinshasa, Académie des Beaux Arts, 1993; N. IYA NGWASANGA, La caricature dans la presse satirique de Kinshasa, Mémoire de graduat en Sciences de l'Information et de la Communication, Kinshasa, Institut Facultaire des Sciences de l'Information et de la Communication, 2001; J.-P. DALLOZ, "Les ambivalences dans la caricature des dirigeants politiques. Illustrations africaines", in Mots, n 48, 1996 et J.-P. DIAMANI, "L'humour politique au Phare du Zaïre", in Politique Africaine, n 58, 1995
2 J. PIROTTE - L. COURTOIS (dir), Images de la Wallonie dans le dessin de presse (1910 - 1961), Louvain-la-Neuve, Fondation Wallonne, 1993, p. 7.
3 Ph. ROBERT - JONES, La caricature du Second Empire à la Belle Epoque, 1800 - 1900, 1963
4 Elombe (ex-Tribune africaine) et Elima (ex-Courrier d'Afrique) fusionnent. De cette fusion naît l'actuel Elima dont le premier numéro a paru le 19 juillet 1972. Voir BUNDUKI Kabeya, Les quotidiens Elima et Salogo (Etude comparative), Mémoire de graduat, Kinshasa, Institut des Sciences et Techniques de l'Information, 1983, p. 3.
5 Le Salongo actuel est le résultat de la fusion de Myoto (ex-Etoile) et de Salongo (ex-Progrès) intervenue le 3 juillet 1972. Voir Ibid.
6 Traduction : "Ah, peut-on encore parler de Service d'hygiène? En tout cas, dans ce pays, nous sommes devenus tout"
7 Trad.: Combien de fois Sakommbi et Konde ont-ils détruit des maisons? Demain on va encore construire. Quand finira le désordre dans ce pays?" Sakombi et Konde, maires de la Ville de Kinshasa, durant les années 70 et 80, avaient détruit les constructions anarchiques dans certains quartiers.
8 Trad.: "Dans ce pays. Chacun a ses lois. Où allons-nous?".
9 Lire à ce sujet EKAMBO Duasenge, La radio trottoir, Louvain-la-Neuve, Cabay, 1985
1010 J.-P. DALLOZ, "Les ambivalences dans la caricature des dirigeants politiques. Illustrations africaines", in Mots, n 48, 1996, p. 76-77.
11 J.-P. DIAMANI, "L'humour politique au Phare du Zaïre", in Politique Africaine, n 58, p. 151.

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