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Par Jean-Baptiste MALENGE Kalunzu,, Chercheur à l'UCL et correspondant de Radio Vatican
La vitalité des médias d'Eglises est une réalité indéniable, sur fond, cependant, de la précarité matérielle et économique générale, sur fond également d'une assise juridique aléatoire et sur fond, surtout, de l'amateurisme et de l'improvisation parfois érigés en normes.
L'engagement des Eglises dans la communication relève d'une tradition éprouvée, qui a donné lieu à des oeuvres de suppléance pour pallier autant que possible les carences des pouvoirs publics. Mais l'engagement relève aussi de l'opportunisme : il s'est accru les dernières années à la faveur de la libéralisation de l'espace socio-politique. Cette libéralisation aura d'ailleurs permis la prolifération des Eglises, qui cherchent, à juste titre, à s'affirmer, à se faire reconnaître notamment par la présence dans les médias.
A trop écouter les associations de défense de la liberté de la presse, on peut oublier de noter le meilleur acquis de la dernière décennie : l'existence même de la pluralité des médias. Malgré bien des embûches, malgré l'état de guerre quasi permanent, malgré la violence atavique et la " délinquance " des pouvoirs publics successifs depuis la colonisation, le courage des journalistes et des communicateurs n'aura jamais manqué à notre pays. C'est un perpétuel miracle, si je me permets de parler comme chrétien, qui déchiffre dans les signes des temps des gages de l'accomplissement irréversible de l'humanité.
Les Eglises sont les témoins et les bénéficiaires de la libéralisation de l'espace médiatique. Pour l'audiovisuel, dont je vais surtout parler, la première radio privée de Kinshasa, après l'indépendance, Radio Sango Malamu, de l'Eglise évangélique, émet depuis 1993. La radio catholique Elikya a suivi en novembre 1995. Et la radio-télé Message de Vie de l'archibishop Fernando Kutino, en 1996. Depuis, beaucoup d'autres chaînes de radio et de télévision sont venues. A Kinshasa et dans les provinces.

Les médias d'Eglises existent. Comparé à ses voisins, notre pays n'est pas le moins avancé en la matière. Le président de la conférence épiscopale catholique du Gabon, l'archevêque de Libreville, monseigneur Basile Mve confiait le 23 mai dernier à l'agence de presse missionnaire Fides de Rome :
" A Libreville, Radio Sainte-Marie, dont les émissions pourraient par la suite être reprises dans chaque diocèse, attend encore une autorisation de l'Etat. (...) Après la Radio, j'espère pouvoir créer un journal comme celui de la Conférence épiscopale du Cameroun " L'effort camerounais " ou " La Semaine Africaine " de la Conférence épiscopale du Congo Brazzaville. Pour l'instant, j'ai beaucoup d'idées mais je suis encore à la recherche de personnes qualifiées pour créer le journal de l'Eglise du Gabon. "
La situation n'est pas plus enviable plus près de nous, au Congo-Brazzaville. Le président de la commission épiscopale des communications sociales, monsieur Bernard Mackiza la décrit dans le bulletin de l'agence Fides du 23 mai :
" L'Eglise est absente du paysage audiovisuel congolais et la presse catholique est peu répandue. (...) Les difficultés économiques rencontrées par la Conférence Episcopale ont entraîné l'interruption depuis 6 mois de l'émission dominicale "Présence Catholique" retransmise par les radio et télévision publiques, Radio Congo et Télé Congo. La "Semaine Africaine", le plus vieil hebdomadaire du pays créé en 1952 par le père Spiritain Jean Le Gall, appartient aujourd'hui à la Conférence épiscopale et s'il est encore diffusé, c'est grâce aux efforts acharnés de quelques laïcs. (...). La guerre a empêché les évêques de mettre en oeuvre une pastorale spécifique sur les Communications Sociales. Certains projets comme Radio Veritas et le site Internet Ocic.net ne sont toujours pas opérationnels. Cette faiblesse des médias de l'Eglise reflète celle plus générale des médias congolais. "
Ce paysage bien terne du Gabon et du Congo-Brazzaville contraste avec la luxuriance de notre pays. La ville de Kinshasa, par exemple, compte treize chaînes de radio et onze de télévision. Le journal L'avenir du 11 avril dernier écrivait :
" Tournez le bouton de votre poste récepteur radio. Vous avez une chance sur deux de tomber sur une chaîne confessionnelle. Ou pour être plus précis, sur une chaîne chrétienne. Les Eglises sont allées à la conquête des ondes et sont en train d'en prendre totalement possession, de les occuper entièrement. La semaine dernière, Kinshasa a enregistré le lancement d'une nouvelle radio. Radio Télé Puissance, du révérend Kiziamina, huitième sur la liste des chaînes de radios confessionnelles, après radio Elikya de l'Eglise catholique, radio Sango Malamu, la Rtmv de l'archibishop Kuthino, radio Kintuadi des Kimbanguistes, radio sentinelle du pasteur Mbiye, Rtae du général Sony Kafuta et Canal CVV de la Fondation Olangi-Wosho. Le camp laïc pour sa part, ne compte "que" cinq chaînes : Raga Fm, Rtnc (1,2 et 4) et Réveil Fm. Du côté des chaînes de télévision, c'est presque la même situation. Le camp chrétien, compte à lui tout seul, quatre chaînes : Rtmv, Rtae, Sango Malamu et Amen tv. Et sept pour le camp laïc : Raga tv, Rtnc 1,2,3,et 4, Antenne A, Canal Tropical ".
Voilà pour le compte. Le journaliste Gratien Kitambala ajoute que chaque pasteur voudrait avoir sa radio, que presque chaque Eglise, chaque ministère affirme avoir dans ses tiroirs un projet de radio et de télévision, et que les fidèles sont appelés jour et nuit à prier et surtout à contribuer financièrement pour le projet. Le journaliste rapporte aussi le jugement d'un sociologue pour qui certains enseignements de ces radios et télévisions d'Eglises représenteraient des dangers publics pour " une population dont la précarité des conditions de vie a réduit pratiquement à zéro le sens critique ".
Il reste que la religion est un phénomène bien prégnant de la société congolaise. Les chaînes publiques ou commerciales ne manquent pas de concéder ou de vendre du temps d'antenne aux Eglises. La Radio-Télévision Nationale est tenue depuis longtemps d'accorder un espace aux quatre confessions religieuses les plus représentatives : Islam, Eglise catholique, Eglise protestante, Eglise kimbanguiste. Sur les chaînes privées, un pasteur Denis Lessie de l'Eglise de l'Arche, par exemple, pontifie matin et soir sur radio Raga FM et Raga TV

L'existence des médias d'Eglises est bien une réalité contrastée mais indéniable. La controverse surgit bien à propos du contenu. Le 24 mai dernier, Tshidibi Ngondavi du journal Le Potentiel de Kinshasa écrivait :
" Il est devenu très pénible de regarder les chaînes de télévisions nationales à cause de la monotonie de leurs programmes. Elles ne vous servent que la musique et la religion, mieux la même musique et la même religion. D'ailleurs, il y a autant de télévisions religieuses que des gourous qui se font une concurrence déloyale sous les yeux amusés des pouvoirs publics. Peut-être que cet opium du peuple garantit le pouvoir qui se fait sans valeurs sociétales ".
Freddy Mulongo, responsable de la radio Réveil FM (qui n'est pas une radio religieuse comme son nom ne l'indique pas) et président de l'Association des radios communautaires en Afrique centrale (Grac), souhaitait récemment, sur Radio France Internationale, que les médias d'Eglises s'engagent aussi en faveur de ce qu'il appelait le développement. La direction de Communication et Presse du secrétariat national de l'Eglise du Christ au Congo déplore pour sa part le fait que les radios chrétiennes de Kinshasa ne diffusent pas d'informations mais se limitent " à l'édification spirituelle sans tenir compte de tous les aspects de l'homme créé à l'image de Dieu". La radio catholique Elikya diffuse bel et bien un bulletin d'informations matin, midi et soir.
Voilà des souhaits. Mais même l'Etat, qui est laïc, au nom de la liberté d'opinion et d'expression, n'a pas le droit d'infléchir le contenu des médias privés. L'orientation du contenu relève en l'occurrence de choix souverains, idéologiques, théologiques, la seule restriction étant évidemment le respect de l'ordre public et des bonnes moeurs, encore que cela soit sujet à controverse.
Les différentes options idéologiques prises pour le moment déterminent des genres radiophoniques consistant par exemple dans l'affirmation pure et dure de la religion en général, de l'Eglise propriétaire voire dans la célébration de la gloire des responsables, des " gourous ". Des stations de radio proscrivent ainsi toute musique dite profane, et, du matin au soir, les programmes aussi bien que les chansons se cantonnent dans la lecture et le commentaire de la Bible. L'option idéologique sous-jacente veut en effet que le chrétien s'interdise tout intérêt pour le monde " profane ", et ces stations ne prévoient donc pas de bulletin d'information à proprement parler sauf pour des communiqués et autres programmes liturgiques.
Sur de telles stations, vous pouvez discuter à perdre haleine sur le sexe des anges, vous pouvez même faire l'apologie de la polygamie, vous n'aurez jamais maille à partir avec une quelconque instance du pouvoir. Mais si l'option idéologique est celle qui pense marquer la présence de l'Eglise et de la religion dans la société, " dans le monde de ce temps ", et prêcher le royaume de Dieu comme devant imprégner toutes les réalités de la vie humaine, et que donc votre station entende informer, former et divertir, en s'intéressant à l'homme intégral, il est possible que des services publics vous reprocheront alors de " faire la politique ". Depuis la colonisation, " faire la politique " demeure un délit majeur.
La Radio-télévision Amani de l'archidiocèse de Kisangani a été interdite en 1998 par le vice-ministre à l'intérieur, Faustin Munene, pour entorse au " cahier des charges ", pour manque d'autorisations nécessaires, et notamment pour le relais de BBC-Afrique. En protestation, l'archevêque de Kisangani, Mgr Monsengwo répliquait que la radio possédait bel et bien toutes les autorisations conformes à la loi de 1996. Sur ces entrefaites, la guerre est venue. Après aménagements, la radio-télé Amani a repris ses émissions il y a quelques mois. Mais voici ce qu'écrit le dernier numéro du journal Les Coulisses paraissant à Beni dans le Nord-Kivu :
" Vincent Koligo Ebeba, cadre politico-militaire du RCD/Goma, a entendu sur P.V. le rédacteur en chef de la Radio Télé Amani (RTA) lui reprochant les faits ci-après : le relais avec la BBC, la diffusion des informations sur le gouvernement légal de Kinshasa, l'escamotage des fonctions et grades des cadres rebelles lors de diffusion des communiqués sur les antennes de la RTA, la diffusion des nouvelles sur la venue des troupes marocaines... Le cadre politico-militaire Vincent Koligo Ebaba a ajouté qu'un rapport sur les activités de la RTA a été envoyé à Goma pour d'éventuelles sanctions. "(Les Coulisses, n° 91, du 10 au 31 mai 2001, p. 17).
Le sort de Radio Télé Amani pourrait frapper beaucoup d'autres chaînes, à travers le pays, à mesure qu'on s'éloigne de Kinshasa et que l'on s'écarte ainsi du genre qui fait l'opium du peuple ou un danger public au sens où en parlent les journaux Le Potentiel et L'Avenir. Je pense aux radios catholiques comme : Radio Fraternité à Mbuji-Mayi dans le Kasaï-oriental, Radio Moto à Butembo dans le Nord-Kivu, Radio Zénith à Lubumbashi dans le Katanga, Radio Tomisa à Kikwit dans le Bandundu. La grille des programmes de Radio Tomisa, par exemple, prévoit, en plus de la religion, des émissions sur le sport, la jeunesse, la santé, les coutumes et traditions, la littérature, l'agriculture, le civisme, l'alphabétisation, l'enseignement, l'économie, les variétés musicales, les ONG, le théâtre, l'humour, l'information, etc.
Pour l'Eglise protestante, la plupart des radios installées dans les provinces comme à Lubumbashi, à Mbuji-Mayi, à Boma, dans le Bas-Congo et à Bunia dans la Province Orientale sont plutôt des radios d'édification spirituelle, au sens strict du terme, orientation que déplore la direction de Communication et Presse du secrétariat national de l'Eglise du Christ au Congo. La future radio protestante, Radio ECC, qui devra émettre dès le mois prochain à Kinshasa diffusera des " des émissions concernant la démocratie, le droit de l'homme, la femme, l'enfant, la veuve, les personnes de troisième âge, les jeunes, les femmes seules, les étudiants, les déracinés, les malades, les cultivateurs".
C'est à peu près ce que fait déjà la catholique Radio Elikya, à la différence que Radio Elikya ne diffuse essentiellement que de la musique dite religieuse alors que la Radio ECC annonce d'ores et déjà qu'elle n'aura ni sujet tabou ni musique tabou.
Pour l'Eglise catholique comme pour l'Eglise protestante, l'histoire et l'objectif de l'évangélisation inclinent plutôt vers ce genre radiophonique qui vise le développement intégral de l'homme et de la femme. C'est à partir d'une telle perspective que les Eglises ont pu assurer, dans notre pays, un rôle de suppléance. Aujourd'hui encore, lorsque l'Etat ou les commerçants ne peuvent pénétrer dans la campagne, il se trouvera un missionnaire, un pasteur, une paroisse pour donner des nouvelles, pour projeter un film ou une séance vidéo.

Un exemple actuel est celui de l'agence Misna (Missionary News Agency) des missionnaires Comboniens d'Italie, fondée en 1997 comme agence du Sud en vue de " donner la parole à ceux qui ne l'ont pas ". Depuis 1998, les nouvelles de l'Est du Congo sont venues surtout de l'Agence France Presse. Le correspondant, Emmanuel Goujon, était basé à Kigali. Il est depuis quelques mois à Abidjan. En avril dernier, sur la Voix de l'Amérique, il se disait incapable de confirmer le rapport sur le pillage des ressources naturelles de la RDC par l'armée rwandaise, parce que, reconnaissait-il, son travail dans la région avait consisté à couvrir les prises de villes. Il ne pouvait donc pas s'apercevoir du reste.
Et justement, le reste, c'est l'agence Misna qui l'a couvert : les massacres de Makobola, de Kasika, de Mwenga, et d'ailleurs, les femmes enterrées vivantes, les prisonniers rwandais astreints à l'exploitation minière artisanale, etc. L'agence Misna est alimentée essentiellement par le réseau de témoins oculaires, des Eglises et de la société civile tissé sur tout le pays.
Depuis le quinzième siècle, depuis l'arrivée des premiers missionnaires, Les Eglises ont toujours assumé cette tâche de suppléance. L'alphabétisation et la scolarisation auront accompagné toute l'histoire de l'évangélisation. En matière des médias, un premier catéchisme kikongo-portugais fut publié à Lisbonne en 1624. Ce sont les missionnaires Capucins qui ont installé la première imprimerie dès 1673. Le premier organe de presse de la RDC a été créé en 1892 par la Communauté évangélique. C'est le mensuel bilingue kikongo-français Minsamu Miayenge, paraissant encore aujourd'hui à Matadi.
Sans remonter au déluge, rappelons quelques réalisations :
- La toute première station de radio du Congo belge et de l'Afrique centrale, Radio-Léo, fut créée en janvier 1937, trois ans avant la radio officielle. Ce fut une initiative du père Jésuite Mols, fondateur et premier recteur du collège Albert, l'actuel collège Boboto de Kinshasa. Il est vrai que Radio-Léo ne pouvait s'adresser qu'aux blancs puisque " l'apostolat des noirs était confié aux pères de Scheut, les jésuites ne pouvaient diriger le leur que vers la population blanche " [1]. Le colonisateur interdira même, à partir de 1949, d'émettre pour la population autochtone [2], tout comme, par ailleurs, les émissions protestantes et les textes des chansons devaient être l'objet de la plus grande vigilance de la censure.
- Le 11 juillet 1960, Moïse Tshombe s'autoproclama président du Katanga au micro du studio de Radio-Collège, une station créée en 1946 par un professeur de sciences du collège saint François de Sales, le père Dethier.
- En 1957, un missionnaire de Scheut, à la demande de la conférence des évêques, créa à Kinshasa, l'agence de presse Documentation et Informations Africaines, qui paraît encore aujourd'hui (www.peacelink.it/dia).
- On se souvient aussi de l'hebdomadaire Afrique chrétienne, fondée en 1961, diffusée jusque dans les écoles primaires de l'arrière-pays grâce au réseau des Eglises.
- En 1963, les missionnaires du coeur immaculé de Marie (les Scheutistes) ont créé le STAR, Service Technique Africain de Radiodiffusion, devenu TELESTAR lorsqu'un studio de télévision y fut ajouté. Le service produisait des émissions culturelles et éducatives diffusées sur les stations officielles. Lorsqu'il fut nationalisé, il devient la RENAPEC puis la RATELESCO, et la télévision abrite aujourd'hui la deuxième chaîne de la télévision nationale, la RTNC 2. L'Etat aura donc confisqué un bien d'autrui. Il a été question de restitution en 1992, mais le projet est resté sans suite.
C'est lorsque l'Etat, jaloux de ses prérogatives se sentit suffisamment fort pour se passer de toute oeuvre de suppléance (paternaliste) qu'il en interdit toute possibilité. En 1971 et en 1973, on nationalisa, on confisqua tout. En 1967 déjà, une mesure collective de la part des autorités avait supprimé les stations de radios privées existantes. L'ordonnance-loi d'avril 1981 modifiant celle de 1970 n'a pas apporté plus de sécurité juridique. Cette législation ne pouvait permettre l'expression d'aucune initiative privée au regard du climat politique peu libéral. En 1990, le climat changea, la libéralisation de fait profita aussi bien aux Eglises. Sans attendre les textes légaux de 1996, les Eglises s'engouffrèrent dans la brèche de la démocratisation, cette fois-ci, sans tâche de suppléance mais pour une cause d'éducation à la démocratie. L'Eglise catholique, en tout cas, s'attribua le rôle prophétique d'apporter l'alternative dans la prolifération des médias.

En 1990, tout le monde avait compris, comme dit le slogan de la journée internationale de la liberté d'expression, qu'il n'y a pas de liberté sans liberté de la presse. Des centaines de partis politiques sont nés. Des dizaines de journaux ont été créés, voués à des fortunes diverses, à Kinshasa, en tout cas. A chaque politicien, un journal, disait-on. La Conférence Nationale déclencha des passions irrépressibles. On assista même alors à des incendies d'imprimeries, sans parler de persécution de journalistes [3]. Le métier de journaliste s'est vulgarisé alors, sans toujours grande consistance. Des jeunes s'y sont engagés. Les journaux polarisaient les passions politiciennes dans la bipolarité entre la tendance de la " mouvance présidentielle " et celle dite " acquise au changement ". Plus tard, une troisième voie apporta la presse dite " verte " aux côtés de la presse "rouge " et de la presse dite du " statu quo ".
Pour éduquer à la démocratie, le pluralisme ne suffisait pas. Il fallait bien d'autres vertus. Le pluralisme s'était soldé immédiatement par l'éruption des passions, injures, intolérance, la diffamation , bref la violence.
En 1991, la conférence des évêques catholiques avait décidé la création d'un organe de presse destiné à donner une lecture chrétienne des événements. A Noël paraissait le premier numéro du nouveau bimensuel Renaître, sur les cendres d'Afrique chrétienne. Il se voulait comme l'Eglise au milieu du village, prônant la tolérance, le dialogue, le respect mutuel, visant à toucher le fond du débat de société. A la Conférence Nationale, ce sont ces qualités que l'on recommandait, et le magazine Renaître, qui tirait alors à dix mille exemplaires, accompagna les premiers pas d'éducation à la démocratie comme valeur cardinale inspirée du reste par ce qui s'appelle l'enseignement social de l'Eglise, notamment dans l'option préférentielle pour les pauvres, les petits, les sans-voix ou encore dans la doctrine de la destination universelle des biens de la création.
L'idéal était si noble. Je ne peux pas prétendre qu'il a été atteint de façon optimale. Renaître ne tire plus aujourd'hui qu'à deux mille exemplaires, il ne diffuse pas dans la région occupée du pays.
Mais l'éducation à la démocratie continue. Elle s'est ancrée dans le sillage ordinaire des communautés ecclésiales de base. C'est un travail de fondement souterrain, qui prépare comme le terreau sur lequel devra émerger une nouvelle pratique et une nouvelle éthique de la communication en RDC. L'Eglise, qui se veut " famille de Dieu ", prend de plus en plus conscience qu'elle est elle-même par définition un lieu de communion et donc de communication, lieu de l'annonce de la Bonne Nouvelle. En matière de communication, l'Eglise prêchera par la théorie et par l'exemple, par l'action.

La parole de l'Eglise susceptible de contribuer à l'éducation à la démocratie par les médias, l'Eglise catholique la tient surtout depuis le concile Vatican II. En 1963, les évêques ont puisé dans l'enseignement social pour brancher l'Eglise catholique de façon plus hardie, moins timorée que par le passé, sur les moyens merveilleux, qu'elle préféra d'ailleurs appeler " moyens de communication sociale " plutôt que mass-média. L'expression voulait tout dire : l'Eglise entendait honorer l'homme, affirmer la dignité humaine dans la société envers et contre toute massification, toute manipulation technique ou idéologique.
Concrètement, depuis le concile Vatican II, une journée a été instituée comme " journée mondiale des communications sociales ". En RDC, la journée sera célébrée, cette année, dans deux semaines, le 1er juillet. La journée vise à faire participer tout le peuple de Dieu, par la prière et l'action, au développement des médias. Une collecte est organisée qui doit être versée aux commissions (diocésaine ou nationale) des médias.
Important à signaler aussi et surtout la formation à la communication des agents pastoraux. On commence par une initiation à la pratique de médias modernes et traditionnels. Mais le mot d'ordre est avant tout à l'éducation à l'esprit critique. On apprendra aux communautés et aux individus à ne pas donner aux journalistes la communion sans confession. Ce n'est pas parce qu'un média appartient à l'Eglise, au pouvoir en place ou à l'opposition, ce n'est pas parce qu'un média vient de l'étranger qu'il dit forcément et a priori faux ou vrai.
Dans les grands séminaires et les maisons de formation religieuse, masculine et féminine, l'éducation passe aussi par la philosophie et la théologie de la communication. La philosophie de la communication joue surtout un rôle thérapeutique. " La philosophie devrait nous guérir, en l'occurrence, de complexes, de préjugés, de mythes et de mensonges d'une certaine idéologie entretenue par et autour des moyens de communication sociale" [4]. Quant à la théologie de la communication, elle spécifie le rôle de l'Eglise et de la religion en matière de communication humaine. La théologie de la communication aide aussi " à articuler, comme Eglise, notre devoir de visibilité et celui d'effacement. Comment se constituer lumière sur la montagne, comment se donner en spectacle sans tomber dans l'idolâtrie du contentement de soi ? Comment être des stars, comme le Christ nous le demande, sans devenir des tombeaux blanchis, des pharisiens assoiffés de la gloire qui vient des hommes par l'aura de la télévision " [5], par exemple ?
De telles questions de spiritualité s'adressent aux Eglises elles-mêmes en guise d'autocritique, mais elles valent pour l'ensemble des médias dans le monde, qui ont aussi besoin d'autocritique, sous peine de se dévoyer dans l'immoralité, dans l'inhumanité.

Les dernières années, les médias d'Eglises résonnent souvent d'appels à la paix. C'est parfois et de plus en plus souvent à rebours des médias internationaux. Dans le monde, la violence est banalisée. Les médias dénoncent bien les crimes de guerre, les pillages pendant la guerre, mais la guerre elle-même est pratiquement encensée. Les fauteurs de guerre sont parfois dépeints comme les meilleurs interlocuteurs des meilleurs journalistes, tous les bandits et autres rebelles passent pour des héros, et les repères d'éducation à la démocratie sont ainsi brouillés. Les médias internationaux ne cessent pas pour autant de se vendre sur le dos des réfugiés et autres déplacés de guerre. Et la misère subséquente est retransmise comme la caractéristique irrémissible de l'Afrique.
Sans soutenir la thèse du complot médiatique, on ne peut pas ne pas s'interroger aussi sur le lynchage médiatique de leaders africains. En Belgique, on nous apprend que Lumumba a fait l'objet d'une systématique campagne de désinformation. L'ex-ambassadeur Roger Nkema Liloo écrit dans le journal Le Potentiel du 4 juin dernier que "comme Laurent Désiré Kabila en 2001, Joseph Désiré Mobutu avait failli être emporté en 1990, à la suite d'un complot médiatique".
Vrai ou faux complot médiatique, il reste que le contexte international incline à la désespérance et à la dépression, et que les médias d'Eglises tiennent à donner autant que possible de bonnes nouvelles, à raviver l'espoir et à vaincre l'afropessimisme. Je constate que la radio catholique de Kinshasa s'appelle à juste titre radio Elikya, radio de l'espérance. Je constate aussi qu'un trimestriel fondé il y a trois ans à Kinshasa par les missionnaires Comboniens a tenu à s'appeler Afriquespoir (www.multimania.com/afriquespoir). C'est un choix délibéré. Le magazine a comme devise le proverbe africain qui dit : " Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse ".
Il faut communiquer l'espérance, à temps et à contre temps, c'est sans doute là le secret de la vitalité des médias d'Eglises en RDC. Et tant que nous en serons encore où nous en sommes, les médias d'Eglises ont encore leur rôle à jouer. Et je crains qu'il s'agisse encore longtemps, malheureusement, d'une tâche de suppléance et de moralisation.

[1] Greta PAUWELS-BOON, L'origine, l'évolution et le fonctionnement de la radiodiffusion au Zaïre de 1937 à 1960, Musée Royal de l'Afrique centrale, Tervuren 1979, p. 167.
[2] Ibidem, p. 249.
[3] Jean-Baptiste MALENGE Kalunzu, Liberté d'expression, (Engagement social, 7), L'Epiphanie, Kinshasa 1993.
[4] Jean-Baptiste MALENGE Kalunzu, Jésus au micro. Eglises d'Afrique appelées à la communication, Baobab, Kinshasa 1994, p. 59.
[5] Ibidem, p. 60.
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