Les instances d'autorégulation des médias en Afrique. Quelle place pour un observatoire de la déontologie et de l'éthique des médias en RDC? L'exemple de l'OLPED de la Côte d'Ivoire


Par Michel Philippart, Africa Desk - CAMECO, Aachen, Allemagne & Pôle Médias - GRET, Paris, France



Le paysage médiatique africain de la dernière décennie du XXe siècle s'est caractérisé par la multiplication de médias privés. " Cette floraison de titres a donné l'illusion que la presse a pris son envol. Or, aucun de ces journaux n'a durablement dépassé un tirage significatif. Certains titres ne sont même parus qu'une seule fois, le temps que les promoteurs engloutissent leur petit capital laborieusement réuni. Cependant, la grande majorité a vivoté dans des conditions défiant les règles de l'art. Pour survivre, il fallait, il faut toujours d'ailleurs, soit demeurer proche -pour ne pas dire plus- d'un parti politique ayant des militants et une certaine audience, soit bénéficier de la générosité d'un parrain occulte, disposant de subsides, voulant se mettre en valeur ou ayant des comptes à régler. Dans le premier cas, la réserve de militants est un lectorat captif qui, en achetant le journal, manifeste ainsi son militantisme. Dans le second cas, " le marionnettiste " qui paie la facture, savoure le plaisir de faire un croc-en-jambe à son ennemi. ". Cette déclaration de Ibrahim Sy Savané, de l'Union Nationale des Journalistes de Côte d'Ivoire (UNJCI) à propos de la presse de son pays, ne peut-elle pas s'appliquer à la presse de la plupart des pays africains (au moins francophones) ?

Si je fais ici référence à la Côte d'Ivoire, c'est parce que je voudrais ici m'appuyer sur un document, en cours de préparation, sur l'expérience du premier " Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie " (OLPED) créé en 1995 en Côte d'Ivoire : l'OLPED.

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1. Le printemps de la presse: les fruits ne tiennent pas les promesses des fleurs

Le multipartisme (re)instauré dans des pays africains en 1990 ne bouleverse pas que l'espace politique : il permet de rompre avec le journalisme de parti unique. Le retour au multipartisme que l'on a sans doute trop rapidement confondu avec la démocratie, en libérant la parole, a rendu nécessaire l'organisation rationnelle d'espaces et de lieux d'exercice de cette nouvelle liberté : la liberté d'expression. Les nombreux partis politiques créés dans la mouvance du multipartisme et des hommes politiques prennent vite la mesure du parti qu'ils peuvent tirer de la création d'organes d'information officieux drapés, pour la plupart, dans le manteau, commode, de presse privée.

Des citoyens ordinaires et quelques très rares hommes d'affaires voient dans la création de journaux, de radios et de chaînes privées de télévision la possibilité de faire de bonnes affaires tout en possédant un instrument puissant qui confère pouvoir.

Ce fut la ruée. Et comme dans toute ruée, des personnes de peu de foi et de peu de morale, des aventuriers et quelques professionnels des médias créent, à tour de bras, des titres. Surtout que cette activité n'est plus soumise à autorisation : il suffit désormais d'une simple déclaration.

Le printemps de la presse dont on parla tant est donc le fait, pour partie, de gens qui avaient une vague idée d'une entreprise de presse, de chercheurs d'emploi qui ne savaient pas grand-chose au métier de journaliste, de politiques prêts à investir, même à perte, dans des journaux pourvu que ceux-ci leur servent d'instrument et d'arme de bataille politique. Djégou Bailly, directeur de publication du quotidien Le Jour, ancien président de l'UNJCI et de l'Olped, écrit à propos des journaux ivoiriens : " On a pu le constater, depuis ce qu'on a appelé, dans l'euphorie, le printemps de la presse, les journaux naissent et disparaissent comme des météores parce que la plupart d'entre eux ne sont pas soutenus par de véritables entreprises. " Ceux qui parlent de printemps de la presse se fondent essentiellement sur le nombre de titres déclarés (en Côte d'ivoire 178 au 20 avril 1996 ; combien en RDC : certains évoquent plusieurs centaines : on parle même de plus de 500 titres créés depuis 1990...). Nés dans la contestation et dans une période de remise en cause de l'ordre établi, beaucoup de ces journaux privés ont fonctionné comme de simples supports idéologiques sans jamais intégrer la logique d'entreprise. Cet amateurisme auquel se sont ajoutés des problèmes de gestion éditoriale, d'exiguïté du marché de la consommation de la presse, de récession du marché publicitaire, etc. ont condamné de nombreux titres.

Les cinq années qui ont suivi le retour au multipartisme en Côte d'Ivoire ont été marquées par une forte affluence d'étudiants en fin de cycle, de diplômés sans emploi mais aussi de gens sans qualification ni titres universitaires vers le métier de journaliste.

En Côte d'Ivoire, comme ailleurs en Afrique, l'effervescence du secteur médiatique traduisait certes un changement profond des sociétés et des mentalités, dont l'apparition d'une véritable liberté d'expression. Mais elle a drainé aussi son lot de difficultés : à commencer par les atteintes à cette même liberté d'expression, mais aussi l'attitude provocatrice ou partisane de journalistes peu soucieux d'éthique et de déontologie.

Face aux excès et dérapages de certains d'entre eux, des professionnels de l'information et des membres de la société civile se sont demandé comment amener les journalistes à intégrer liberté et responsabilité dans l'exercice de leur métier. En 1995, les journalistes de Côte d'Ivoire ont répondu à cette interrogation en créant l'Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie (Olped).

Cette instance d'autorégulation, voulue et animée par les professionnels, mais intégrant des représentants de la société civile - à l'image de beaucoup de Conseil de Presse dans le monde, dont celui du Québec ou de la Suède qui ont servi d'exemple à l'OLPED, et manifestant ainsi un dépassement de l'affirmation que "les journalistes ne reconnaissent que le jugement de leurs pairs", et la prise en compte du fait que les médias sont d'abord un service au public - , poursuivait un double objectif : réduire le recours aux tribunaux et à l'incarcération des journalistes pour délits de presse, et assainir la profession.

Fort de ses premiers succès, l'Olped a rapidement fait des émules, et d'autres instances d'autorégulation, au dénominations variables (" observatoire ", " conseil ", etc.), sont apparues en Afrique de l'Ouest.

La particularité de ces instances d'autorégulation est qu'elles n'ont aucun pouvoir de sanction. Elles sont un tribunal moral. Elles n'agissent que par des blâmes. Au plan méthodologique l'une des questions primordiales est de définir le bon niveau de blâme, ni trop fort car il faut prendre en compte le risque de donner des arguments répressifs aux autorités, ni trop faible au risque de banaliser son rôle et donc de limiter son impact.

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2. Les médias de RDC en attente d'une instance d'autorégulation

Lors des Etats généraux de la communication en 1996, la profession s'était prononcée en faveur de la création d'une Haute autorité de l'audiovisuel indépendante du gouvernement. Mais ces recommandations, comme tant d'autres, sont restées lettre morte car la guerre de libération a commencé peu de temps après.

Sous le gouvernement de Laurent Désiré Kabila, il était question d'un " Conseil national de la presse " chargé de veiller au respect de la déontologie et d'assurer la régulation de la presse ; il aurait été composé de 23 membres au total dont certains seraient nommés par la présidence de la république, le ministère de l'information, le Ministère de la justice et le parquet général. Pour les professionnels il est clair qu'un tel conseil national de presse ne peut pas être l'instance d'autorégulation qu'ils appellent de leurs voeux.

Aujourd'hui la nécessité d'établir une instance d'autorégulation apparaît évidente à beaucoup de professionnels, journalistes, éditeurs et associations professionnelles.

Une tentative a été faite récemment, en juillet 2000, lors des journées de réflexion organisées conjointement par l'UPC et l'Unesco. Il en a résulté la création d'un " observatoire de la presse du Congo ". Rencontrés lors d'une mission à Kinshasa en mars dernier, des représentants de l'UPC ont reconnu auprès de Pierre Daubert, le directeur des programmes du GRET et en même temps le responsable du Pôle Média, que cette structure n'est pas opérationnelle et n'a pas les moyens de l'être ; ils en concluaient qu'il s'agit d'une initiative prématurée, prise sous l'impulsion d'un acteur externe intervenant trop ponctuellement pour être suivie d'effet.

Il y a quelques jours seulement, un autre intervenant à cette journée, Jean-Baptiste Malenge, m'a transmis une copie d'une coupure de presse du journal " Le Potentiel " annonçant la création le 27 mai dernier d'une nouvelle association professionnelle des médias en RDC, l' " Association pour un journalisme responsable " (AJR). L'AJR " se propose d'amener, par des conférences débats, séminaires ateliers et autres activités, les journalistes congolais à plus de sens de responsabilité dans le traitement et la diffusion des informations. L'AJR sera une sorte d'observatoire engagée dans la promotion des règles éthiques et déontologiques tout en incluant un volet défense et promotion de la liberté de la presse". Et le journaliste du Potentiel de commenter que " l'avènement de l'AJR est accueilli favorablement dans les milieux de la presse congolaise car ces derniers jours, les règles éthiques et déontologiques sont si éprouvées par de nombreux journalistes. "

Même les responsables politiques de RDC ne manquent pas d'appeler aussi de leurs voeux la presse à remplir son rôle dans la société de la manière la plus professionnelle : "le socle d'une presse libre est le professionnalisme, qui implique un certain nombre de préalables, notamment la formation des journalistes et la viabilité économique des entreprises de presse.", a ainsi déclaré le ministre de la communication et de la presse, Kikaya Bin Karubi, lors d'une conférence sur " les médias dans l'espace politique actuel " organisée par l'association " Média Pour la Paix ". Il ajoutait que "des investissements technologiques améliorent la qualité des publications; mais aussi, la garantie de salaires conséquents aux journalistes et aux autres professionnels des média rend possible un journalisme de qualité et un respect de la déontologie, dégageant ces derniers des tentations de toute provenance."

Un environnement économique favorable, et donc des salaires décents, ne sont-ils pas en effet une condition préalable pour que et avant que l'on puisse parler de respect de la déontologie et de l'éthique par les professionnels des médias ?

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