Dix secondes au JT pour un accord de paix


Dix secondes au JT pour parler de la clôture du dialogue intercongolais et pas d'images. La guerre en RDC et, d'une manière générale, les conflits en Afrique ne pèsent pas lourd face au déferlement de commentaires et de reportages en provenance d'Irak. Un bataillon de Marines en Ituri aurait pu attirer les chaînes de télé mais, manque de chance pour les congolais, ils sont à Bagdad.

C'est ce qu'on appelle un sujet expédié. Quelques secondes ont suffi à la RTBF pour commenter l'accord signé le 1 avril à Sun City en Afrique du Sud entre le gouvernement Kabila et les factions rebelles. Un propos laconique. En guise d'images, une carte de la région. Est-ce à dire que l'événement ne valait pas le déplacement de journalistes ou une analyse à posteriori. Même si les armes se font toujours entendre à l'Est du Congo, dans la province de l'Ituri, cet accord est d'une portée symbolique forte pour les populations qui n'ont cessé de payer un lourd tribut aux différents seigneurs de guerre dans cette région d'Afrique centrale.
Les chaînes françaises n'ont guère été plus loquaces. Victimes d'un ethnocentrisme qui fait du principe de proximité l'alpha et l'omega de la valeur d'une information. Nous serions plus sensibles- c'est du moins l'argumentation derrière laquelle se réfugient les responsables de l'info dans les chaînes de télé- aux images susceptibles de nous toucher, parce qu'elles font de l'autre un proche. Dès lors que la guerre en Ituri ne se traduit "que" par des atrocités envers la population civile locale et qu'il n'y a pas d'images, le téléspectateur lambda peut continuer à dormir tranquille. Que des GI's américains ou des soldats britanniques se fassent trouer la peau à Bagdad, nous les rend plus proches. Qu'un commando de paras belges parte comme il y a quelques semaines sécuriser l'aéroport de Kaboul et nous savons tout de leurs premières impressions afghanes, de la communication organisée avec les familles, etc… Il est vrai que le ministre de la défense avait emporté dans ses bagages les journalistes pour cet événement jugé d'une portée considérable (au vu des urnes de mai prochain?).

Après les dérapages de la guerre du Golfe en 1991, les chaînes de télé qui s'étaient mises à courir derrière CNN, ont fait leur mea culpa. Les critiques contre l'appel systématique aux militaires pour commenter les frappes ou contre le vocabulaire vernissé par le moule du Pentagone, ont porté leurs fruits. L'impression d'une information relativement équilibrée sur l'Irak se détache au regard des journaux télévisés, malgré cet inévitable sentiment de répétition. Les journalistes ont appris des guerres du Koweit et du Kosovo: ils se méfient des manipulations, expriment leurs doutes, donnent des points de vue contradictoires. Nous voyons par exemple s'exprimer la rue aux Etats-Unis, nous entendons les points de vue non conformes des chiites irakiens, nous pouvons sentir les propos hésitants des populations libérées .
Tout cela est vrai mais, s'il existe un moindre unilatéralisme dans l'approche des sujets, le point de vue ethnocentriste reste inconsciemment ancré dans les rédactions des télévisions (c'est moins net pour la presse et la radio qui ont une autre hiérarchie des sujets). Tout concourt comme l'exprime l'éditorialiste du journal marocain Libération (du 30 mars) à une légitimation de la guerre par son récit. "Une fois la guerre ouvertement déclenchée, il suffit, par hostilité pour le régime de Saddam Hussein, de raconter la guerre pour qu'elle semble justifiée, pour peu - qu'importe alors les moyens - qu'elle parvienne à jeter bas la dictature. Du même coup, le récit de la guerre est entièrement conduit du point de vue des troupes américano-britanniques: qu'il s'agisse de la puissance qu'elles déploient, des victoires qu'elle remportent ou des résistances qu'elles rencontrent."
Le journal marocain invoque la fascination de la télévision pour sa propre puissance. " L'ampleur et la nature du dispositif mis en oeuvre par les télévisions (et particulièrement par TF1), les moyens technologiques comme les équipes de correspondants et de reporters produisent, presque mécaniquement, un récit ajusté aux exigences de la guerre américano-britannique. Le dispositif lui-même suppose un retour sur investissements, qu'il s'agisse de l'information produite ou des bénéfices escomptés. C'est son usage qui décide, presque de lui-même, des effets de propagande qui en résultent."

Il ne suffit pas qu'un contre pouvoir télévisuel -Al Jazira- ait acquis ses galons au cours des dernières années pour espérer un changement profond du discours. Aux images globalisantes de CNN, Al Jazira renvoie un écho aux relents communautaristes. Deux formes de propagande, apparemment opposées et pourtant si proches. L'une et l'autre s'inscrivent dans un discours de domination qui repose sur quelques poncifs: mêmes images tournant en boucle, harangue des chefs guerriers d'un bord ou de l'autre, utilisation de l'émotion comme principe d'information…
D'une façon générale, les stéréotypes dans le choix même des sujets restent entiers. Parler de l'Afrique au journal télévisé revient à montrer un continent en guerre ou livré à une famine. Les images de l'Asie sont le plus souvent celles de catastrophes naturelles ou d'accidents tandis que l'Amérique latine n'apparaît au JT que lorsque survient une énième crise économique (Argentine, Brésil) ou un attentat meurtrier (Colombie). Le diktat des stéréotypes épouse aussi la courbe des morts et des blessés, sachant évidemment qu'un mort dans un cyclone aux Etats-Unis pèse beaucoup plus lourd que cinquante morts dans un typhon au Bengladesh. Une vieille loi du journalisme, martelée dans les écoles, ou faut-il dire, une vieille loi du cynisme journalistique… De même, on peut se demander combien il faut de morts palestiniens pour égaler une victime israélienne. Ethnocentrisme encore…

Cette nouvelle guerre du Golfe, parce qu'elle repose sur les épaules des cameraman des chaînes de télévision, va marginaliser encore un peu plus le continent africain d'un point de vue réel (déjà les prix du pétrole les handicapent davantage) mais aussi dans le champ symbolique et des images. Comme l'Amérique n'envoie pas ses commandos de Marines à l'Est du Congo, au Liberia ou en Côte d'Ivoire, ces guerres sont peu intéressantes pour le regard occidental. Certains journalistes africains ont compris que cette guerre allait leur causer un tort important, irrémédiable peut être si le terme n'était trop fort. L'éditorialiste du journal Le Pays au Burkina Faso, titrait il y a quelques jours que cette guerre pour l'Irak est une "dérive fatale pour l'Afrique". Et de préciser: "Incontestablement, la guerre américano-irakienne chamboule, au profit de l'hégémonie américaine, une géopolitique qui faisait très peu de place à l'Afrique. Au moment où la folie de l'administration américaine décide de scier les branches sur lesquelles reposent la paix et la stabilité internationale, il est peut-être temps que le continent sorte de sa passivité. Les 800 millions d'Africains ont déjà trop payé pour cet ordre mondial injuste. Il est insupportable qu'ils continuent de se mettre à la remorque d'une barque que certains sont prêts à mener dans n'importe quelle direction pour assouvir leurs intérêts égoïstes."
Il est donc probable que la guerre pour Bassorah et Bagdad continue à exclure de la marche du monde les pays africains, dont on s'est rappelé l'existence lors d'un vote qui aurait pu être crucial à l'ONU. Trois pays faisaient ainsi irruption dans les chaumières occidentales, la Guinée, le Cameroun et l'Angola. Trois pays généralement absents du petit écran, qui n'ont jamais vu en un si court laps de temps, défiler autant de figures politiques. Ethnocentrisme à la télévision et neo-colonialisme des grandes puissances. Cherchez l'erreur. Il n'y en a pas. On a vu le ministre de Villepin et l'envoyé spécial américain tourner dans la région. Les images en témoignaient mais nous n'avons rien vu de la signature des accords relatifs au plan de paix en RDC. Il y avait pourtant plus de 300 personnalités africaines présentes à Sun City ce jour là…avec l'espoir de mettre fin à un conflit qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes.