Les médias face au 11 septembre - (Octobre 2001)

Depuis le 11 septembre, la couverture par les médias des attentats et de ses conséquences pose de nombreuses questions. A commencer par la formidable remise en question de la toute puissante chaîne CNN obligée aujourd'hui de compter avec la montée en puissance de la chaîne Al Jazira.
Media Résistance s'est intéressé aux questions que cette couverture des médias suscite tant auprès des organisations qui veillent au respect de la liberté d'expression, basées dans les pays du nord, que des voix du mode arabe qui voient souvent d'un bon œil s'exprimer une expression différente de la réalité globalisante des médias américains.

ANALYSES

OPINIONS PRESSE ARABE


Entre tentation patriotique et autocensure, les médias américains dans la tourmente de l’après-11 septembre

Rapport de mission à New York - 26 septembre au 2 octobre 2001

Suite à cette enquête, effectuée depuis Paris et à New York, l’organisation Reporters sans frontières estime qu’un certain nombre de raisons d’inquiétude persistent : Plusieurs tentatives des autorités américaines visant à contrôler le travail des médias ont en effet été constatées : interpellations de photographes à proximité du World Trade Center, volonté des forces de l’ordre de filtrer les images prises de ce site, tentative d’interdiction de l’interview de mollah Omar sur VOA et pressions sur Al-Jazeera, la télévision basée au Qatar pour qu'elle cesse de diffuser des images d'Oussama ben Laden. Autant d'interventions qui, quel que soit le contexte, ne sont pas acceptables. L’offensive contre la confidentialité des messages sur Internet, ainsi qu’un certain nombre de mesures contenues dans la législation " antiterroriste " en cours d’adoption, sont à même de constituer une menace réelle contre les libertés individuelles et collectives. La symbiose qui semble s’opérer entre le ton des principaux supports audiovisuels et la politique officielle des Etats-Unis peut minimiser à terme le rôle de chiens de garde de la démocratie jusqu'alors tenu par la plupart des médias. Les cas avérés de censure corporatiste, tels les licenciements de deux journalistes pour des commentaires jugés outranciers, peuvent ouvrir la voie à l’autocensure et à l’absence de critique dans la presse. La mise en place de " pools " de photographes sur le site du World Trade Center et la complication des critères d’accréditation augurent mal d'une couverture libre et indépendante des actions qui seront entreprises par les Etats-Unis en représailles aux attaques terroristes du 11 septembre. Dans ce moment difficile pour les Etats-Unis, dans ces jours d’émotion, voire de colère légitime, RSF a néanmoins pu constater la force de l’enracinement des principes du premier amendement dans ce pays. Parmi les nombreux articles consacrés à ce sujet dans les principaux quotidiens du pays, l’organisation a également noté la réaction de ce lecteur du New York Times au débat déclenché par les propos de Bill Mahler : " Ce sont les chaînes de télévision qui n’ont pas retransmis l’émission Politically Incorrect et les annonceurs qui l’ont boycottée qui sont coupables de manquer de patriotisme, pas son animateur. Ce serait effrayant si une des premières victimes de la guerre pour notre liberté était notre droit de débattre avec vigueur de toutes les opinions, même les plus impopulaires dans ce pays. Peu importe la nature des propos incriminés lors de cette émission. Le droit de son animateur et de ses invités d’exercer leur liberté de parole ne doit pas être bafoué. " (Scott Blakeman, New York, 26 septembre 2001).
Source : Reporters sans frontières, rapport complet sur www.rsf.fr/dossiers_speciaux/11septembre.html

Les Etats-Unis exercent des pressions sur le Quatar pour mettre au pas Al Jazira

L’Institut international de la presse (IIP) et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) se sont dits atterrés en prenant connaissance d’informations selon lesquelles le Département d’État des États Unis exercerait des pressions sur le gouvernement du Qatar afin d’influencer la couverture de l’actualité offerte par la chaîne de nouvelles par satellite “Al Jazirah”, diffusée à partir du Qatar. D’après le CPJ, la station de télévision privée, la plus populaire du monde arabe, est accusée de diffuser des points de vue antiaméricains, surtout depuis les attentats terroristes du 11 septembre aux États Unis.
L’IIP rapporte que le secrétaire d’État des États Unis, Colin Powell, a rencontré le 3 octobre dernier l’émir du Qatar, le cheik Hamad bin Khalifa al Thani, pour lui demander d’user de son influence et faire pression sur la station afin qu’elle adoucisse ses reportages. Selon le CPJ, le Département d’État s’était plaint qu’“Al Jazirah” diffusait à répétition une entrevue d’Oussama ben Laden datant de 1998, et qu’elle rapportait que les Talibans avaient capturé récemment en Afghanistan des unités spéciales d’intervention des États Unis. Dans une lettre à Colin Powell, l’IIP a déclaré : “Le Département d’État des États Unis cherche à aseptiser les reportages et nie aux particuliers le droit de recevoir des informations, droit reconnu et protégé par l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies”.
Ironiquement, l’IIP rappelle dans son rapport annuel de l’an dernier (2000) sur la situation des droits de la personne, que le Département d’État des États Unis avait décrit “Al Jazirah” comme “une chaîne privée de télévision par satellite [qui] fonctionne librement”.
Depuis le début des bombardements américains en Afghanistan, le 7 octobre, la chaîne de télévision par satellite, seul radiodiffuseur étranger autorisé en Afghanistan, a diffusé une série de reportages exclusifs sur la situation dans le pays, y compris une déclaration sur bande vidéo de Ben Laden rendue publique peu après le début des frappes.
Dans une entrevue accordée à “Al Jazirah” après sa rencontre avec Powell, le cheik Hamad a déclaré considérer la demande du gouvernement américain comme un “conseil” et qu’il offrirait la coopération totale du Qatar, selon la British Broadcasting Corporation (BBC).
La tentative du Département d’État des États Unis pour contrôler les reportages d’“Al Jazirah” fait suite à un incident au cours duquel il avait tenté d’empêcher le radiodiffuseur fédéral “La Voix de l’Amérique” de diffuser une émission qui présentait une entrevue avec le chef du régime des Talibans, le mollah Mohammed Omar. Bien qu’on ait fini par diffuser l’émission, la démarche avait fait craindre que les entreprises de presse américaines ne subissent des
pressions des autorités pour qu’elles se conforment à la politique du gouvernement de Washington.
La Fédération Internationale des Journalistes a ajouté sa voix à celles de l’Institut international de la presse (IIP) et du CPJ. “Al Jazirah est reconnue dans l’ensemble du monde arabe et contribue à la création de nouveaux standards de professionnalisme dans les médias arabes. Elle donne aux positions américaine et afghane le même temps d’antenne”, dit la FIJ. Récemment, les défenseurs de la liberté d’expression se sont vivement inquiétés d’apprendre que le secrétaire d’État américain Colin Powell avait rencontré l’émir du Qatar le 3 octobre pour le persuader de modifier le ton de la couverture d’“Al Jazirah”. La station avait diffusé une déclaration sur vidéo de ben Laden. Faisant remarquer qu’Oussama ben Laden, soupçonné de terrorisme, et le premier ministre de Grande Bretagne, Tony Blair, avaient tous deux bénéficié de temps d’antenne pour exposer leurs points de vue respectifs à la télévision nationale, la FIJ a déclaré que c’était la liberté de rédaction, et non l’ingérence gouvernementale, qui constituait le meilleur antidote à la
propagande.
Source : IFEX

Rapport sur les médias, la guerre et le terrorisme

La Fédération Internationale des Journalistes a produit son rapport Journalisme, Libertés Publiques et Guerre contre le Terrorisme après une enquête sur la couverture médiatique de l'événement dans plus de 20 pays. Ce rapport conclut que les journalistes à travers le monde sont parvenus à répondre de façon adéquate au défi des reportages sur les attaques du 11 septembre, mais les évènements qui ont suivi, et la campagne militaire en Afghanistan, ont conduit à de nouveaux problèmes pour les médias:
" Il y a eu de nombreuses tentatives de la part des gouvernements de manipuler le message des médias, en exerçant des pressions sur les journalistes, ce qui peut nuire à la qualité de la couverture du conflit. "
" Les journalistes doivent être libres de travailler sans être poussés à défendre les définitions que donne le gouvernement de " patriotisme " ou " d'intérêt national ".
La FIJ condamne les gouvernements qui ont agi trop vite dans l'élaboration de lois anti-terroristes. "Au Canada, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, en France, en Russie et au sein de l'Union européenne, il existe un empressement préoccupant pour légiférer sur les écoutes téléphoniques, la surveillance policière, les technologies de cryptage, la détention des migrants, le contrôle d'Internet et la liberté de déplacement." Ces nouvelles lois ont été proposées et adoptées trop rapidement pour bénéficier d'un examen efficace du public ou des législateurs, déclare la FIJ, qui demande aux groupes de journalistes de contrer ces menaces potentielles pour la liberté de la presse et les droits des journalistes.
" Les journalistes devraient être parmi les premiers à questionner les politiciens qui font des promesses précipitées, au nom de la sécurité, à un public vulnérable en temps de crise. Ceci est vrai en particulier quand nos capacités à collecter et stocker l'information, à protéger nos sources, à mener des enquêtes et à être indépendants des services de police et de sécurité sont également en danger. "
Le texte complet du rapport est disponible sur le site de la FIJ : http://www.ifj.org/publications/press/pr/259fr.html

Critiques de HRW et de Amnesty contre la législation anti-terrorisme

Le Congrès des États-Unis examine actuellement un projet de loi qui permettrait, entre autres, de maintenir des personnes en détention sans inculpation pour une période pouvant aller jusqu'à sept jours.
Dans une lettre aux responsables du Congrès, Human Rights Watch a critiqué les projets de loi anti-terrorisme émanant de la Chambre des Représentants et du Sénat parce qu'ils ne garantissent pas les droits des non-citoyens. Les responsables du Congrès ont court-circuité une conférence officielle qui devait harmoniser les deux projets de loi. La version finale est actuellement en cours de négociation à l'écart de tout regard public.
Amnesty International demande de son côté que soient respectés les droits des personnes arrêtées. " Plus de 700 personnes, d'origine arabe ou moyen-orientale pour la plupart, ont été arrêtées et placées en détention aux États-Unis dans le cadre des investigations menées sur les attentats perpétrés à New York et Washington le 11 septembre dernier. Nombre d'entre elles sont privées de leur liberté en vertu de nouvelles dispositions permettant de garder à vue des ressortissants étrangers pendant quarante-huit heures ou plus en cas d'urgence, et de nombreux individus auraient été appréhendés pour infraction à la législation sur l'immigration."
Amnesty rappelle que " la possibilité de consulter rapidement un avocat en cas d'arrestation constitue un droit fondamental consacré par les normes internationales, et une garantie essentielle contre les mauvais traitements, y compris en situation d'urgence. Il est tout particulièrement important de veiller au respect de ces droits dans le contexte actuel étant donné le renforcement des pouvoirs accordés à la police, qui est maintenant habilitée à maintenir des personnes en garde à vue de manière prolongée aux fins d'interrogatoire."

Rapports complets sur les sites de HRW et de AI : http://www.hrw.org/campaigns/september11/ihlqna.htm/ et http://www.amnesty.org

JORDANIE : Des modifications au code pénal inspirées par les attentats

Dans le sillage des attentats terroristes du 11 septembre aux États Unis, le gouvernement jordanien a approuvé des modifications au code pénal afin de lutter contre le terrorisme, faisant valoir qu’elles visaient à empêcher quelques uns des quatorze hebdomadaires du pays de publier contre le gouvernement “des mensonges et des reportages sensationnels”, selon ce que rapporte le “Jordan Times”. Toutefois, d’après le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), l’Association mondiale des journaux (AMJ) et Reporters sans frontières (RSF), ces importantes modifications visent sans discernement toutes les publications et “menacent sérieusement la liberté de la presse”.
Déposées le 8 octobre sans préavis ni débat parlementaire, les modifications au Code pénal étendent les pouvoirs du gouvernement de suspendre des publications, de façon temporaire ou définitive. Le CPJ rapporte que l’article 5, qui remplace l’article 150, prévoit que peut être incarcéré quiconque imprime “des informations fausses ou diffamatoires susceptibles de porter atteinte à l’unité nationale ou à la réputation du pays” ou qui “portent atteinte aux normes collectives”. D’autres définitions contenues à l’article 5 portent sur les individus qui “sèment la haine” ou qui “portent atteinte à l’honneur ou à la réputation de particuliers”. Les personnes accusées de ces crimes sont passibles de peines de prison pouvant aller jusqu’à six mois et d’amendes pouvant atteindre 5000 dinars jordaniens (environ 7100 $ US).
De plus, l’article 6, qui remplace l’article 195 du Code pénal, criminalise la publication de déclarations insultantes ou qui attribuent de fausses déclarations au roi Abdullah Ibn Hussein et aux autres membres de la famille royale, que ce soit sur Internet, par écrit ou par des caricatures, dit le CPJ.
Le “Jordan Times” rapporte que des responsables du gouvernement ont indiqué que le prochain parlement, qui doit se réunir en septembre 2002 après de nouvelles élections, examinera les modifications au Code pénal et décidera de les entériner ou de les rejeter. Un haut fonctionnaire a déclaré qu’au cours des quatre derniers mois, plus de trente plaintes ont été instruites contre plusieurs hebdomadaires pour violation de la Loi sur la presse et les publications.
Source : IFEX

OPINIONS

Au nom de l'intérêt suprême de la nation

Signe des temps, l'intérêt suprême de la nation, un principe que l'on croyait réservé exclusivement, sinon inventé par les dirigeants des régimes dictatoriaux pour museler de manière sournoise l'opposition, se voit aujourd'hui revendiqué et largement assumé par les grandes démocraties.
Troublant tournant de l'histoire, même s'il convient de relever que cette réaction intervient dans un contexte particulier. Cela dit, c'est toujours en pareille situation, tension extrême, qu'est mise au goût du jour cette notion d'intérêt suprême de la nation, à la fois précise et vague, c'est selon, assurément génératrice d'un mouvement qui est sommé de mettre un bémol, le temps d'une crise, aux libertés, dont celle de la presse, véritable socle de la démocratie. L'appréciation d'une telle démarche, qui surprend au premier chef parce qu'elle a abouti sans levée de boucliers à l'adhésion des professionnels des médias, autorise la révision sémantique des mots et des valeurs qui sont le fondement d'une nation. Il en est ainsi pour le patriotisme, devenu presque anachronique dans la foulée de la mondialisation. Personne n'a trouvé à redire suite à un acte d'allégeance de la star des médias américains qui affirmait, les yeux larmoyants, que désormais il ferait tout ce que lui demanderait Bush, son président. Tout au plus si cela a suscité en Europe un certain étonnement.
Mais ce formidable ralliement patriotique n'a fait l'objet d'aucune attaque sarcastique. On imagine mal une autre vedette de l'information d'un pays arabe ou du tiers-monde dans la même situation bénéficier d'une telle indulgence. Bref, autre étape survenue après la diffusion des messages préenregistrés sur support vidéo de Oussama Ben Laden. Leur effet sur les peuples arabes et musulmans, palpable au regard des manifestations qui se sont multipliées, a poussé l'Administration Bush à réagir. Autant dire à interdire toute diffusion de document portant la griffe de Ben Laden et de ses lieutenants. L'argument avancé étant une conviction que ces messages sont utilisés à des fins de propagande ou de communication avec les partisans. Le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, le clame ouvertement lorsqu'il affirme qu'«au mieux, les messages sont de la propagande et, au pire, un moyen d'instruire ses partisans [de Ben Laden] à lancer de nouvelles attaques».
C'est suffisant pour convaincre les grands réseaux de télévision des Etats-Unis. Il en résulte une position unanime qui entend se référer aux autorités compétentes avant toute diffusion. Au nom de l'intérêt suprême de la nation. Pour l'instant, l'Italie se démarque en Europe avec la ferme volonté des chaînes de télévision, publiques et privées, de continuer à diffuser les messages de Ben Laden pour la simple raison, est-il mentionné, que sur cette guerre, la chaîne Al Jazira est l'unique source «qui contrebalance CNN, la chaîne américaine».

par Abdelkrim Tazaroute

Source : La Tribune (Alger) - 14 Octobre 2001

Après les raids anglo-américains contre l'Afghanistan, la presse arabe entre inquiétude, condamnation et satisfaction

Pour une partie de la presse arabe, les Etats-Unis doivent régler les dossiers israélo-palestinien et irakien, faute de quoi, Ben Laden, même tué; aura obtenu une victoire
Au lendemain des frappes anglo-américaines contre l'Afghanistan, les commentaires de la presse arabe ont alternés entre interrogation, crainte et condamnation. Pour les journaux libanais, l'inquiétude quant aux conséquences des raids lancés la veille contre l'Afghanistan sur le Monde arabe était claire.
Le journal An Nahar, quotidien libéral à grand tirage, a souligné que la question maintenant “est de savoir comment le monde va se diviser : avec ou contre le terrorisme comme l'a dit [le président américain George W. Bush], ou avec le djihad contre -les criminels américano-sionistes ”. Dans son éditorial, le journal écrit que “le pire qui pourrait arriver au monde [.] serait que [Oussama] Ben Laden, quel que soit son sort, devienne un symbole, comme cela s'est passé pour les autres ennemis des Etats-Unis, Fidel Castro, Che Guevara ou Ho Chi Minh”. As Safir, journal de gauche pro-syrien, titre que “la première guerre du XXIème siècle a commencé avec une coalition des plus puissants contre l'Etat le plus pauvre” et estime que “la question qui se pose maintenant est : Quel sera le prochain objectif [des Etats-Unis] dans cette guerre contre un ennemi sans visage et sans frontières ?”. “C'est une guerre injuste contre une nation opprimée tout au long de son histoire [.]
Les Etats-Unis ont eu la chance d'avoir en face d'eux un ennemi idéal qui semble sorti des ténèbres du Moyen Age et dont le discours, le régime et l'absolutisme ne convainquent personne”, ajoute le journal. Pour le quotidien en langue anglaise, The Daily Star, “les propos tenus par Ben Laden, diffusés dimanche soir, sont une tentative de s'approprier les effets de l'hostilité ressentie envers la politique américaine partout dans le monde et non pas seulement par les Arabes et les musulmans”. “Les Etats-Unis doivent prouver que Ben Laden a tort, en réglant les dossiers israélo-palestinien et irakien, sinon Ben Laden, même s'il est tué, aura obtenu une victoire à la Pyrrhus”, selon le journal. La presse du Golfe, quant à elle, a appuyé, hier, avec des réserves, les frappes anglo-américaines contre l'Afghanistan, en imputant la responsabilité aux taliban, mais l'Irak les a condamnées en les qualifiant d'agression.
Le quotidien Al Ittihad d'Abou Dhabi écrit : “La communauté internationale a compris qu'il était temps d'éradiquer le terrorisme, frapper ses outils, tarir son financement et mettre fin à son époque”, tout en accusant les taliban d'avoir fait échec à toutes les tentatives visant à désamorcer la crise en refusant de livrer Oussama Ben Laden. Au Qatar, le quotidien El Watan estime que les frappes américaines et britanniques préludent à un “long marathon [de représailles] qui ne vise pas seulement à évincer les taliban et détruire les bases d'El Qaïda mais également à combattre tout ce que les Etats-Unis considèrent comme une forme de terrorisme”. “Nous entrons dans un cycle de violence qui pourrait être plus grave et plus dangereux que tout ce que nous avons vu jusqu'à présent”, ajoute le journal.
Pour sa part, la presse officielle syrienne a dénoncé hier, la politique “des deux poids, deux mesures des Etats-Unis” auxquels elle reproche de ne pas punir Israël comme ils le font avec l'Afghanistan. “Il n'y a pas que les terroristes de New York et Washington” qui ont fait l'attaque du 11 septembre”, écrit le Syria Times, dans un éditorial intitulé “les deux poids, deux mesures des Etats-Unis”. “Il y a aussi les troupes d'occupation qui tuent des Palestiniens sans armes. Il faut les déférer tous devant la justice”, ajoute-t-il. La presse islamiste turque, de son côté, a dénoncé violemment l'attaque américaine, la qualifiant de neuvième croisade contre l'islam. Plus près de chez nous, à Tunis, la presse gouvernementale a estimé que “quelle que soit l'issue de la guerre qui va opposer les Etats-Unis au régime des taliban, la fin politique de l'Etat taliban est certaine”. Au Maroc, une récente “fetwa” de savants marocains contre “toute participation du Maroc à une alliance contre le terrorisme menée par les Etats-Unis” a soulevé de vives réactions dans la presse. Elle a été qualifiée hier de “délire ignoble” par le journal gouvernemental Libération.

par Rami Nariman

Source : La Tribune (Alger) - 9 Octobre 2001

Propagande, la loi du plus fort

Il y a eu un précédent, la guerre du Golfe et cette diabolique stratégie qui est parvenue à coller des millions de téléspectateurs du monde entier devant leur petit écran pour suivre dans un confort douillet une guerre en direct. C'était inédit. Les consciences anesthésiées par le spectacle des missiles, des points lumineux sur fond de toile noire d'un ciel perpétuellement éclairé par un ballet phosphorescent. Lamentable film avec son décor cauchemardesque, taillé sur mesure pour détourner le regard. Le véritable drame se jouait hors champ. Des milliers de victimes, un pays mis à genoux et une plaie à jamais béante.
Dix ans après, l'Irak pleure au quotidien la mort de centaines d'enfants, faute de prise en charge médicale, par absence de médicaments. Le drame continue. Le silence aussi. Les actions ponctuelles de quelques ONG restent un signe de solidarité. Pas plus ! Le mal est consommé. Le monde découvrira médusé, plus tard, qu'il a été dès le début berné, mené en bateau par le flot des images déversées. La machine de propagande, bien huilée, a bien fonctionné. On assistera alors à un repentir des professionnels médias occidentaux qui, dans un élan de rébellion, ont crié à l'unisson un tonitruant “plus jamais ça”. Comprendre, plus d'images filtrées mais aussi, plus question de coller aveuglement à la locomotive made in USA. Hélas ! à quoi assistons-nous aujourd'hui si ce n'est à un remake d'une guerre où la star, la propagande, joue le rôle le plus déterminant. 11 septembre, attentats de New York et de Washington, des images effroyables sont consommées en boucle. Les rédactions réagissent avec des directs, il fallait réagir vite, répondre à l'attente des téléspectateurs, informer et rassurer. Une option avec risque. Pas évident de travailler sans filet. L'heure n'est pas aux tergiversations malgré les craintes de manipulation.
La propagande est invitée à prendre place. Des images de “liesse” de quelques Palestiniens sont exploitées. Rapidement qualifiées de réaction du Monde arabe. Des images des tours jumelles sont diffusées en boucle mais pas un seul plan des victimes. Il faut y remédier en envoyant sur place des équipes. Toujours pas d'images. Censure. Les lieux du drame sont déclarés zones interdites. Retour bredouille des équipes mais personne ne dénonce la censure. Les Etats-Unis veillent à leur image. La puissance décide, les autres n'ont d'autres choix que d'abdiquer. Libre à eux de trouver une parade pour ne pas perdre en crédibilité. Les Palestiniens soucieux, eux aussi, de préserver leur image, échaudés qu'ils sont par les ravages de la propagande n'en demandaient pas plus. Mais pour eux, la réaction est immédiate et sans appel. Un flagrant délit de censure.
L'Association de la presse étrangère a vivement critiqué l'Autorité palestinienne pour avoir tenté d'empêcher des journalistes de couvrir les manifestations antiaméricaines après les raids aériens en Afghanistan tout en l'invitant à honorer son engagement à respecter la liberté de la presse.

par Abdelkrim Tazaroute

Source : La Tribune (Alger) - 10 Octobre 2001

Breaking news

"Breaking news": les grandes chaînes de télévision n'ont pas hésité un instant à interrompre leur programmation pour se mettre immédiatement en situation de diffusion exceptionnelle afin d'assurer une couverture de ce qui passe déjà, en termes journalistiques, pour le premier grand conflit du siècle.
La télévision, c'est essentiellement le choc des images, c'est la valeur ajoutée de ce média qui a constitué sa légitimité sur la présence, " la télévision fenêtre sur le monde". Avec les frappes sur l'Afghanistan ce credo semble largement remis en question. En guise d'images, les téléspectateurs habitués au surdosage se retrouvent frustrés: des premières frappes, ils n'ont eu droit qu'à des flashes lumineux traversant un écran sombre. On peut dire en effet que nous assistons à la confirmation d'une tendance générale, analysée par exemple par Benjamin Stora pour ce qui est du cas algérien, à savoir l'absence d'images de grands conflits. Une absence délibérée, orientée et organisée par les principaux protagonistes.
Il faut reconnaître à ce niveau que les stratèges américains avaient déjà averti leur opinion publique juste après le 11 septembre: il n'y aura pas d'images en cas de nouveaux conflits. Dans la conscience américaine, demeure encore vivace le traumatisme causé par la guerre du Vietnam, conflit télévisuel par excellence. La guerre américaine en Indochine avait marqué en effet l'apothéose, l'âge d'or des rapports de la télévision et de la guerre.
Depuis des évolutions sont venues dans le sens de plus de recentrage.
Dimanche soir, les télévisions étaient réduites à faire de la .... radio faute de mieux. Une chaîne a fait illusion quelque temps, Al Jazira mais au niveau des images tout aussi pauvres. Elle a cependant brillé par un traitement ambigu qui frise la propagande. La chaîne a cependant marqué des points, le peu d'images qui ont circulé l'ont été sous le logo de la chaîne qatarie. D'un point de vue journalistique, les reporters étaient loin des lieux des opérations. Harcelés par leur rédaction pour monter des sujets à partir de Peshawar, ils ont versé dans le micro-trottoir cherchant à tout prix un signe de tension pour nourrir des fantasmes parisiens sur "un hypothétique conflit des civilisations". La question qui angoissait certains rédacteurs en chef était "la réaction de la rue arabe" et en guise de rue arabe on nous montrait le bazar afghan, désert tard dans la nuit. C'était pathétique et révélateur des schèmes réducteurs qui président à la perception de l'autre dans un dispositif médiatique foncièrement ethnocentrique.
Mais au-delà des dérapages qui s'expliquent par l'anthropologie, par la culture, l'exercice médiatique autour de l'Afghanistan vient confirmer les principales tendances qui ont vu le jour depuis la guerre du Golfe en passant par le Kosovo. Il ne suffit plus d'y être pour appréhender la réalité d'un conflit. En période de guerre, il en est du journaliste comme du militaire: le point de vue du fantassin ne saurait remplacer le point de vue de l'état-major. Sur place, non seulement la vision est restreinte mais aussi objet de toutes les manipulations: quand l'envoyé spécial d'Al Jazira parle de manifestation "spontanée" à Kaboul est-il encore journaliste? Les dommages d'un missile ne sont pas seulement ceux que l'on voit, ou que l'on croit voir.

par Mohammed Bakrim

Source : Libération (Casablanca) - 9 Octobre 2001

Les Prédateurs

A l'occasion de grands évènements une question devient récurrente : qu'est-ce que être journaliste? La réponse évidente c'est Informer. Mais qu'est-ce qu'informer? A l'école élémentaire du journalisme on apprend qu'informer c'est répondre à un certain nombre de questions : qui a fait quoi ? dans quelles circonstances? avec quel objectif? dans quel contexte?
Pendant le 11 septembre et après nous avons eu à voir et à lire des spécimens de ce que peut être l'exercice de la profession de journaliste. On en arrive et je le dis d'emblée à une première conclusion : cela ne diffère pas trop des autres pratiques sociales avec des hauts et des bas; avec surtout d'immenses manquements aux règles de la profession comme aux principes de la déontologie qui comme on sait ne s'apprend pas mais constitue une sorte de sur Moi de la profession.
La Cinquième, la chaîne pédagogique française, a présenté une émission samedi dernier, On aura tout lu, animée par Paul Amar et consacrée à la couverture médiatique notamment la presse écrite des évènements du 11 septembre. Les journalistes de l'émission ont eu l'intelligence de suivre comment un grand magazine comme l'Express s'est trouvé dans l'urgence de répondre à l'événement quelques heures seulement savant le bouclage du numéro de la semaine qui était en fait déjà prêt. Cela n'est pas du tout rassurant. Je ne suis pas un lecteur de l'Express, après le reportage je suis content de ne pas l'être. Ce magazine au passé prestigieux avait titré en «les islamistes déclarent la guerre à l'Occident»; le reporter de la télévision surpris demande pourquoi tout de suite les islamistes ? (C'était à peine quelques heures après les attentats) Le responsable de la rédaction bafouille un semblant de réponse : «cela a été déjà revendiqué» en faisant un geste vers Internet, puis se ressaisissant: «c'est la certitude de notre patron du service international». Voilà comment on informe, voilà comment on fabrique une opinion publique.
La meilleure je la consacre à l'inamovible Alexandre Adler, la référence pour certains apprentis sorciers. Il était omniprésent pendant ces heures terribles : passant d'une chaîne à l'autre et d'une radio à l'autre. Disponible et prêt à casser du Taliban.
Mais l'image qu'on garde de lui est celle captée chez Paul Amar justement : un Alexandre Adler rayonnant, prenant son petit déjeuner avec appétit et dissertant sur la guerre ; comme quoi la guerre nourrit, et fait vivre aussi ; et tant pis pour les victimes.

par Mohammed Bakrim

Source : Libération (Casablanca) - 19 Septembre 2001