Abidjan-Kigali: Le retour des mots de la "haine ordinaire"


Chronique publiée le 16 novembre 2002 dans le journal La Libre Belgique

Une fois de plus, c'est le retour des vieux démons sur le continent africain. Car ce qui pourrait n'être qu'une tentative de coup d'Etat dans un pays, la Côte d'Ivoire, a laissé entrevoir des discours d'une radicalité telle que les ressentiments ethniques ne peuvent laisser aucun doute.
Cette radicalité est effrayante, quand elle se livre à mots découverts dans un pays considéré, encore il y a peu, comme un modèle de développement en Afrique, mieux même comme une réussite de la décolonisation française. Faut-il rappeler que le Rwanda, malgré ses différences, nourrissait un imaginaire aussi prospère. Que n'a-t-on louangé, avant 1994, le pays des collines, la douceur de ses populations, cette relative autonomie alimentaire qui en faisait un pays phare dans la région des Grands Lacs.
Il faut se rappeler que les médias de la haine ont attisé la situation, permettant la mise en place des milices et des "forces d'auto défense", chargées de nettoyer le pays. Peut être faut-il se méfier des rapprochements hâtifs, surtout lorsque la valeur symbolique d'un événement comme le génocide rwandais pèse lourd dans l'histoire du continent africain.

Il n'empêche, les événements ivoiriens ont un air de déjà vu, au moment où, par le hasard du calendrier, s'est clôturée au Tribunal pénal international d'Arusha, la défense de Ferdinand Nahimana, l'un des protagonistes de la "Radio des mille collines", lors du génocide de 1994. Nahimana ne fut pas un exécutant des basses tâches. Avec Jean-Bosco Barayagwiza, il fut responsable de la RTLM qui a incité au génocide.
Malgré les faits (un million de morts), malgré les propos (les cassettes enregistrées des émissions font élément de preuve au tribunal), Ferdinand Nahimana n'a cessé de prétendre que la RTLM d'avant avril 1994 n'était en aucun cas une radio extrémiste, qualifiant de fausses les allégations d'incitation à la guerre d'avant 1994. Selon lui, la confusion vient du fait que la RTLM avait accepté le débat contradictoire sur des problèmes tabous comme le conflit ethnique hutu-tutsi et le partage du pouvoir avec le FPR.
Les centaines de milliers de morts rwandais apprécieront… comme aujourd'hui, les populations burkinabées ou maliennes, montrées du doigt par les partisans du président Gbagbo, peuvent apprécier les discours vengeurs de journaux tels que "Le National" ou "Notre Voie" ou les propos sans fard de la Radio-télévision ivoirienne.

Le 6 octobre dernier, on pouvait entendre sur les antennes de la RTI, la chaîne publique, un journaliste légitimer l'expulsion des Burkinabés. "Selon les chiffres du recensement général de la population réalisé en 1998, les Burkinabés représentent 50% de la population étrangère vivant en Côte d'Ivoire, avec un nombre de 2 338 540 individus Il suffirait tout simplement d'expulser vers le Faso ne serait-ce que 500 000 Burkinabés pour que le chef du pays des hommes intègres, chef actuel de la guerre contre la Côte d'Ivoire, et ses suppôts, comprennent bien le rôle de la Côte d'Ivoire en Afrique de l'Ouest" (rapport de Reporters Sans Frontières sur www.rsf.fr).
La logorrhée à tendance ethnique est toujours latente. Lors de la précédente "crise" de septembre 2000 en Côte d'Ivoire, le quotidien "Le National" s'était déjà distingué en traitant l'ancien Premier ministre, Alassane Ouattara, de "fils d'émigrés voltaïques", de "négro-américain", et sa femme de "juive blanche".
On a assisté cette fois à des agressions contre les installations des Editions Manyama et de la station privée Radio Nostalgie, deux media qui ont comme particularité d'appartenir à un associé d'Alassane Ouattara. Les media étrangers ont aussi été la cible des "patriotes". C'est ainsi que les équipements de la BBC et de Radio France Internationale ont été détruits.
Depuis, les appels au calme se sont succédé mais, comme l'exprime le directeur de l'Observatoire de la liberté de la presse, de l'éthique et de la déontologie (OLPED), "pour la première fois, revient avec insistance l'idée selon laquelle la Côte d'Ivoire est agressée plus par les forces extérieures que par les mutins et qu'il importe de libérer le pays de cette emprise".

Après ces flambées de violence, il faut s'interroger bien sûr, sur le rôle du colonisateur mais aussi sur l'incapacité des élites locales à "penser l'autre", qu'il soit "étranger du Nord" en Côte d'Ivoire ou qu'il soit hutu ou tutsi au Rwanda.
Un sursaut semble être venu ces derniers jours. Le journal "Notre Voie" (édition du 5 novembre) rapporte les propos tenus lors du meeting de " l'Alliance de la jeunesse pour le sursaut national", invitant la jeunesse ivoirienne à s'abstenir désormais d'appeler les peuples du Nord de la Côte d'Ivoire "les Dioula". Car, reconnaît l'orateur, " ce vocable est un fourre-tout où les Maliens, les Burkinabé, les Guinéens, Nigériens et autres se reconnaissent. Et c'est le fondement des problèmes que connaît la Côte d'Ivoire aujourd'hui. " Mais combien de temps faudra-t-il pour que les réflexes ethniques soient ravivés?

Un zeste d'optimisme dans ce tableau noir. Ca s'est passé à Banjul, en Gambie, il y a quelques semaines. Dans la foulée du Nouveau partenariat pour l'Afrique (NEPAD), la Commission africaine a défini une position qualifiée d'historique, en décidant de faire de la liberté d’expression un élément central du mandat de l’agence intergouvernementale. Cette décision permettra-t-elle de s’attaquer aux violations régulières de la libre expression dans de nombreux pays d’Afrique et d'enfin qualifier les discours ethniques? On peut l'espérer, avant que d'autres journaux et d'autres radios ne continuent à entraîner des populations dans une folie meurtrière, rappelant que les disciples de la sinistre RTLM sont toujours susceptibles d'alimenter la "haine ordinaire".