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Les medias congolais, côté cour et côté jardin
Chronique publiée le 11 août 2002 dans le journal La Libre Belgique
Le 31 juillet dernier, Achille Ekele et Damien Baita, directeur de publication et directeur de la rédaction du journal satirique Pot-Pourri paraissant à Kinshasa, ont été arrêtés par des hommes en civil. Achille Ekele a été cueilli dans un jardin jouxtant l'ambassade de Belgique à Kinshasa. Depuis le début de l'été, le gouvernement congolais se montre particulièrement zélé dans ses rappels à l'ordre des journalistes.
L'arrestation il y a quelques jours de Achille Ekele N'Golyma et Damien Baita n'est pas anodine mais elle n'étonne pas à Kinshasa. Depuis le début du mois de juillet, huit journalistes ont été arrêtés ou interpellés. Achille Ekele a rejoint Delly Bonsange et Raymond Kabala du journal "Alerte-Plus" emprisonnés au CPRK (Centre Pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa, ex-Prison centrale de Makala).
Journaliste en Danger, une association qui défend les droits des journalistes en RDC, accuse cette fois vigoureusement l'ambassade de Belgique d'avoir livré un journaliste qui s'était réfugié dans un petit jardin, proche de l'ambassade. Au-delà de la polémique qui consiste à établir si ce jardin est ou non propriété de l'ambassade, il faut essayer de comprendre ce qui pousse le gouvernement Kabila, qui avait semble-t-il, rompu avec les méthodes d'intimidation de Kabila père, à reprendre les hostilités envers la presse. Journaliste en Danger s'était félicité, voilà plusieurs mois, du changement de relation qui s'était établi entre la presse et les autorités.
Il y a quelques jours encore, le gouvernement se lançait dans une opération de séduction, invitant le vendredi 2 août 2002, douze journalistes de la presse écrite à dialoguer à bâtons rompus, avec le président Kabila. Le Directeur de la presse présidentielle, Lambert Kaboye, avait souligné que cet exercice devrait se muer en tradition, de manière à permettre à la presse congolaise de s'abreuver régulièrement à la source la mieux autorisée du pays.
Que s'est -il passé pour arriver à cette situation paradoxale qui consiste à soigner son image de communicateur d'un côté et à durcir le ton de l'autre? La raison de cette arrestation se trouve dans une requête au Procureur de la république de M. Joseph Olenghankoy, le président des FONUS (parti d'opposition), accusant Achille Ekele N'Golyma et Gogin Kifwakiou d'imputations dommageables. Deux articles des journaux Pot-Pourri et Vision, dans leurs éditions du 23 juillet 2002, ont accusé M. Joseph Olenghankoy de corruption et concussion.
Ce qui inquiète dans ces arrestations à répétition, c'est qu'elles révèlent probablement moins le double jeu de Kabila que l'incroyable latitude dont disposent les différents services de police qui vont des forces nationales aux forces d'élite de l'armée, en passant par les Renseignements généraux, la police des frontières, les Renseignements militaires, etc
Peu après son intronisation, Kabila avait ordonné la fermeture de tous les cachots qui ne dépendent pas des parquets de la république, mesure dont les journalistes s'étaient félicités.
Ces arrestations peuvent aussi se lire à travers les rapports de force de la vie politique congolaise.
C'est ainsi que, selon JED, "depuis lépoque de Mobutu, bon nombre de confrères ont eu des ennuis et ont été parfois emprisonnés pour avoir donné un espace dexpression à M. Joseph Olenghankoy et son regroupement politique au nom de la liberté dexpression. Aujourdhui, les FONUS et M. Joseph Olenghankoy, alors quils disent se battre pour le changement, ne supportent plus la critique. La presse congolaise était bonne quand elle lencensait et relayait ses campagnes de désobéissance civile".
La situation, déjà très périlleuse de la presse à Kinshasa, est pire dans le reste du pays où lecteurs et annonceurs font défaut. Plusieurs journaux, oeuvrant en zones rebelles (Goma, Bukavu, Kisangani, Beni), doivent composer avec les nouveaux maîtres, et peu nombreux sont ceux qui parviennent à conserver un minimum de pratique professionnelle en dépit des menaces et brimades de toutes sortes.
On a vu récemment le retour d'une forme de censure à peine voilée au Kasai oriental. Les directeurs de trois radios et télévisions locales de la ville de Mbujimayi, la capitale congolaise du diamant, auraient fait l'objet des mesures d'intimidation par le responsable local de la police politique, l'ANR (agence nationale des renseignements). Il leur a été signifié de ne plus prononcer sur leurs antennes le nom de Etienne Tshisekedi, le leader de l'UDPS, opposant notoire au processus de dialogue national établi à Sun City. La police a ordonné verbalement de ne plus "citer le nom, se référer ou diffuser des images concernant M. Etienne Tshisekedi dans toutes leurs émissions" sous peine de sanctions.
La presse congolaise a les défauts d'une presse pauvre, dotée de structures capitalistiques faibles, souvent dépendante d'hommes politiques influents. La situation aujourd'hui est très différente de celle connue dix ans auparavant lorsqu'un souffle de démocratisation avait soufflé, entraînant la floraison de journaux et une kyrielle de lecteurs, aspirés par cette nouvelle soif d'information. En RDC, la tenue de la Conférence Nationale Souveraine avec la libéralisation des partis politiques et des journaux fit grimper les tirages de certains journaux de Kinshasa à plus de 20 000 exemplaires en 1992 et 1993. Aujourd'hui, le tirage moyen ne dépasse pas les 1500 exemplaires.
Il n'empêche, les journalistes, restés au pays, participent à leur manière à la démocratisation, difficile dans la région, des institutions. Les arrestations fragilisent plus encore les équipes en place. Le journal kinois Le Phare, connu pour sa modération, a vu dans l'arrestation de Achille Ekele « une terrible leçon pour la presse ». Car « cest la première fois quun parti politique dopposition sen prend avec une telle rage à un journaliste ». Le journal fait remarquer que « jusquà ce jour, ce comportement répréhensible était demeuré le lot des autorités de Kinshasa qui, même pour une virgule de trop ou de moins, arrêtent sans ménagement des journalistes. Mais vendredi dernier, les FONUS ont franchi le Rubicon en faisant arrêter le journaliste Achille Ekele comme un malfrat »
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