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Informer sur lAfrique : " Silence, les consommateurs dinformations ne sont pas intéressés, ou ne sont pas solvables "
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LAfrique, sujet considéré comme " non vendeur " par le marché de la presse, est particulièrement mal couverte par les médias occidentaux en général, et français en particulier. Lexistence sur ce continent de tragédies humaines gigantesques ne change rien à cet état de fait. Quelles sont les raisons de cette indigence, pour ne pas dire de cette désinformation ? Depuis 1997, La République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) est le théâtre dune guerre qui oppose dune part le régime de Kabila (père puis fils) et ses alliés le Zimbabwe et lAngola, dautre part le Ruanda, lOuganda et accessoirement le Burundi, agissant sous le couvert de divers " mouvements rebelles ". Selon les organisations non gouvernementales (ONG) les plus dignes de foi, cette guerre de type mafieux, dont le but réel est le pillage des richesses minières du Congo-Kinshasa, a provoqué plus de trois millions de morts. Sans doute ne sagit-il pas de morts spectaculaires et " théâtralisés " comme les victimes du choc frontal des armées éthiopienne et érythréenne parfois qualifié de " Verdun africain", mais dun conflit dintensité discrète. Au Congo " démocratique ", loccupation étrangère et la prédation nationale ont fait disparaître les dernières structures dÉtat et surtout les réseaux alternatifs de solidarité péniblement mis en place sous lère Mobutu par les acteurs de la société civile. On y meurt aujourdhui surtout de maladie, de malnutrition ou du banditisme autour de dispensaires vides de médicaments, de ports privés de trafic, dusines en ruines ou de champs pillés et vandalisés. Ceux qui survivent, lorsquil sagit de garçons, tentent déchapper à lenrôlement forcé. Et lorsquil sagit de filles, au viol et à la prostitution. Un désintérêt lent et inexorable Trois millions de morts environ : face à une telle tragédie, le silence des médias occidentaux surprend. À peine une " brève ", une incidente, si lon fait exception de la presse belge, toujours attentive au sort des anciennes colonies. En France, les vicissitudes du plus grand pays " francophone " ne font pas recette. Ce nétait pas le cas dans les années soixante, lorsque les soubresauts de lindépendance avaient mobilisé une foule de grands reporters. À cette époque, des journalistes avaient calculé, non sans cynisme, quil fallait entre cent et mille morts au Congo ex-belge pour mériter la couverture médiatique de un à dix morts en Europe. Le silence devant la tragédie qui ensanglante à nouveau ce pays-continent quarante ans plus tard semble montrer que les termes de léchange, en matière déthique journalistique, se sont singulièrement dégradés, parallèlement aux valeurs du commerce mondial. Un massacre dun millier de Congolais trouvait davantage de relais journalistiques et de retentissement en 1962 que la disparition prématurée dun million de Congolais en 2002. Le désintérêt des médias occidentaux et particulièrement des médias français pour lAfrique semble un processus lent et inexorable. Même les conflits qui couvent longtemps en multipliant les signaux dalerte ne semblent pas capables de secouer lapparente apathie des services " Étranger " des médias de lHexagone. Entre 1990 et le 06 avril 1994, lintervention de militaires français au Ruanda ne suscite presque aucun article ou reportage télévisé (et pas une seule question écrite de parlementaire). La " surprise " du génocide de 1994 ne provoque pas davantage dinterrogations, ni de remises en cause, pas plus que linstrumentalisation des envoyés spéciaux dans les fourgons de " lopération Turquoise ". La raison tient-elle à la méconnaissance du public français dun micro-État qui nappartient pas au " pré carré africain " ? Même pas. Les mêmes causes produisent les mêmes effets en terrain connu, et plus tard. " Ce qui sest passé au Congo-Brazzaville entre décembre 1998 et lautomne 1999 est abominable ", rappelle François-Xavier Verschave. En lespace de quelques mois, la guerre civile qui oppose militaires et miliciens de Pascal Lissouba et ceux de Denis-Sassou Nguesso, les uns et les autres financés par Elf, provoque la mort de quatre-vingt mille à trois cent mille Congolais. Comme au Ruanda, des violences prétendues " ethniques ", instrumentalisées par les élites, conduisent à la saignée dun dixième de la population totale. Comme au Ruanda, lÉtat français ne peut dissimuler sa responsabilité dans la tragédie, ici à travers la première société privée contrôlée par lÉtat. À la différence du Ruanda, le Congo-Brazzaville, ancienne colonie française, " bénéficie " dun capital dintérêt historique et culturel de la part de lancienne métropole. Or, là aussi, malgré le précédent du génocide au Ruanda, des débats et des critiques quil a fait naître, la " couverture " médiatique de la guerre civile par les médias français apparaît dune rare vacuité. Au Tchad, non seulement les dérives sanglantes dun régime " ami de la France " suscitent bien peu dintérêt des médias français, mais les enquêtes menées par la Fédération internationale des droits de lhomme (FIDH) ou par Amnesty international trouvent difficilement un relais vers lopinion publique. Il serait facile de multiplier les exemples. " Lindustrie du divertissement, avec des best-sellers comme Loft story, captent mille fois plus dattention que les victimes des dictatures françafricaines ", observe encore François-Xavier Verschave. Il ne faut évidemment pas généraliser et caricaturer la couverture de lAfrique noire par les médias. Le déficit dinformations sur telle ou telle crise, telle dictature, nempêche pas la presse écrite, la plus apte à aller au-delà dun traitement émotionnel, " people " ou ludique de linformation, de suivre avec sérieux les développements de la crise politique à Madagascar entre le président sortant, Didier Ratsiraka, et le président autoproclamé, Marc Ravalomanana. Ou les difficultés de la Côte-dIvoire à asseoir un régime véritablement démocratique. Mais en règle générale, ce traitement reste trop souvent biaisé par un clin dil aux préjugés les moins glorieux et les mieux établis dans lopinion publique. Aussi noble et emblématique quait été la dénonciation de la menace de lapidation par un tribunal islamique de la jeune nigériane Safiya Husaini, jugée coupable dadultère, on peut se demander si le faux suspense orchestré par les médias français ne constituait pas, par son caractère lancinant et manifestement disproportionné, une exploitation des préjugés sur la " sauvagerie africaine " et la " sauvagerie musulmane " réunies. Une déontologie journalistique vacillante Comme dans la littérature du xixe siècle légitimant laventure coloniale, cette " sauvagerie africaine " demeure un thème récurrent qui, tout à coup, mobilise les services " Étranger " des médias français, et permet enfin à des informations dAfrique noire de trouver une place de choix dans le traitement de lactualité. Au Zimbabwe, lassassinat de quelques fermiers blanc et la confiscation de leurs terres provoque un afflux denvoyés spéciaux que sans doute la seule compétition pour la présidence entre Robert Mugabe et Morgan Tsvangirai aurait difficilement provoqué. Lidée que Blancs et Noirs ne peuvent cohabiter normalement dans un pays dominé par les Noirs est plus ou moins explicitement avancée par les journalistes européens envoyés au Zimbabwe pour suivre les péripéties de lélection présidentielle. Elle est exprimée notamment par lenvoyée du Figaro : " À Harare, une Zimbabwéenne blanche avouait hier avoir lestomac noué. Depuis trois ans, elle attendait avec sa famille de pouvoir voter. "Je crois que je vais finalement partir", a-t-elle confié, en ajoutant, un peu honteuse : "tout bien réfléchi, je me sens plus proche des Européens que des Africains". " " Pourquoi ma-t-on envoyé au Ruanda ? Cétait très clair de la part de la direction : on allait là-bas pour suivre lévacuation des ressortissants étrangers, pour être plus précis, des ressortissants français. Le but, cétait les Français, plus que les Ruandais, ce que je peux personnellement déplorer Un des membres de la direction de linformation ma dit avec son franc-parler habituel : "Tu fais lévacuation des Français et puis tu rentres, on nest pas là-bas pour faire des sujets sur les Noirs qui sentretuent, de toute façon ça nintéresse personne Tu y vas, tu ne fais que ça et tu ne prends pas de risques." Voilà quel était le cadre de ma mission. " Philippe Boisserie, journaliste à la chaîne de télévision française France 2, a accepté de décrypter et de dénoncer le fonctionnement de son média face à une immense tragédie africaine. Il ne sera pas le seul. Patrick Robert, de lagence Sygma, qui se trouvait également à Kigali, le 09 avril 1994, rapporte les consignes entendues par ses confrères américains à qui leur rédaction ordonne de rentrer : " Too dangerous, not enough interest deep Africa, you know, middle of nowhere " [" trop dangereux, pas assez intéressant lAfrique profonde, tu vois le milieu de nulle part "]. Le génocide de 1994 et les autres tragédies de la région des Grands Lacs constituent un bon révélateur de la gestion de linformation des médias français confrontés à une actualité africaine qui semble nexister à leurs yeux que dans le registre de la guerre, de lhorreur, de lhécatombe. Et surtout lorsque la vie de Blancs est menacée. La guerre civile et la famine en Somalie un an plus tôt avait déjà révélé le fossé dégoïsme et dincompréhension : " Aux membre de Médecins sans frontières venus lui dire la gravité de événements en cours dans ce pays, un responsable de linformation dune grande chaîne de télévision répondit en substance que les téléspectateurs étaient las de ces drames africains, désespérément semblables en eux-mêmes au fil des années ", raconte Rony Brauman, fondateur de MSF. On peut discerner dans la structure même des médias français bien des raisons aux carences ou aux insuffisances, y compris déontologiques, de la " couverture " des pays dAfrique noire. Les " spécialistes-Afrique " y sont peu nombreux, généralement bien installés dans des réseaux qui confortent leur position, peu exposés à la critique des lecteurs-auditeurs-télespectateurs, parfois liés à des services de renseignement, quelquefois aussi franchement corrompus ou incompétents. Le mauritanien Abdallah Ahmedou Ould, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies au Burundi de novembre 1993 à octobre 1995, a été lun des spectateurs privilégiés de lattitude et du raisonnement des journalistes occidentaux dans un pays qui focalisait lattention : " On arrive toujours quelque part avec des préjugés. En Afrique, surtout lorsquil y a crise, les journalistes néophytes ont la conviction de débarquer dans des pays arriérés, violents, peuplés dincompétents et de sauvages ". Une autocensure commerciale Cependant, ce ne sont pas les insuffisances déontologiques, le conformisme ou les préjugés des journalistes qui suffisent à expliquer la marginalisation de linformation sur lAfrique noire dans les médias " grand public ". Pour comprendre cette situation, il faut identifier la nature même de linformation : loin de constituer une pure " valeur éthique ", comme le laisse entendre le mythe fondateur du journalisme, linformation est une " valeur marchande ", un produit à la fois intellectuel et industriel. Et comme tout produit, linformation est à la recherche dun marché solvable qui lui permette de trouver preneur. En Afrique noire, labsence dun nombre suffisant de consommateurs dinformations prêts à en payer le prix condamne le produit grand public " information française sur lAfrique noire " soit à sinstaller aux franges de lÉtat (Radio France internationale), soit à survaloriser le sensationnalisme et en général tout ce qui peut attirer lattention de consommateurs dinformation français par ailleurs sevrés de nouvelles domestiques politiques, culturelles, pratiques, économiques etc. Cette remarque choquera sans doute nombre de journalistes français ou étrangers qui refusent généralement de se reconnaître comme les agents dun marché. " Dans leurs grande majorité, les journalistes se refusent à être assimilés à ces catégories diverses de communicateurs auxquels ils reprochent essentiellement de sêtre mis "au service du diable", cest-à-dire dentreprises recherchant explicitement le profit économique (et/ou le pouvoir politique) ", observent des analystes universitaires. Sans doute les journalistes sont-ils, parmi les " acteurs engagés dans laction " définis par Durkheim, les derniers à appliquer le principe que leur suggère le père de la sociologie : " Apercevoir les causes qui les font agir ". Mais leur libre arbitre, le libre choix des sujets, qui constituent les postulats de base de la profession, sont battus en brèche dans lexercice professionnel quotidien. Un média est une entreprise commerciale soumise aux lois du marché. Le choix du sujet et surtout son acceptation par la hiérarchie du média, qui conditionnent le temps et largent alloués au journaliste, sinscrivent dans un projet commercial global de réponse au marché. " Les journalistes choisissent les sujets qui selon eux, intéressent le public. Il y a ici une dimension commerciale ", reconnaît Thomas Ferenzi. Pour avoir lui-même proposé à de nombreuses reprises des sujets sur lAfrique dans différents médias, notamment Le Quotidien de Paris puis LÉvénement du jeudi, lauteur sest vu répondre :
La frilosité des rédactions dès lors quil sagit dévoquer un sujet concernant lAfrique noire sinscrit sans doute dans le phénomène de mimétisme et de " politiquement correct " qui marque les médias français, par ailleurs décrit et analysé par bien des auteurs. Mais elle trouve surtout son origine dans la volonté dadéquation du " produit-média " au marché. Au risque une nouvelle fois de choquer nos confrères en sattaquant aux mythes fondateurs de la profession, observons que léthique, considérée par les journalistes comme une valeur sacrée, apparaît de plus en plus souvent comme la réponse à une exigence du marché (ladéquation à léthique des consommateurs). Les mêmes journalistes qui ont intériorisé lexigence américaine de ne pas montrer les restes humains des victimes du 11 septembre et qui se font gloire " de ne pas avoir zoomé sur les gens qui se jetaient des fenêtres du World trade center " nont jamais hésité à montrer des gros plans de cadavres produits par des tragédies africaines. Après le génocide du Ruanda, un marché européen de lédition peu préoccupé de la pudeur des Noirs a ainsi multiplié les albums présentant des cadavres dans tous les états de la putréfaction. Seul laveuglement peut empêcher des journalistes de reconnaître la vacuité des mythes professionnels sur lautonomie de la déontologie et le libre choix des sujets. " Je nai plus la même vision de linformation. Avant, je voyais ça comme un travail créatif, et puis
et maintenant je le vis plus comme une prestation qui a un caractère quelque peu commercial ", reconnaît honnêtement une jeune journaliste interrogée par des universitaires. Ladéquation du " produit-médias " au marché a été considérablement renforcée au cours des dix dernière années par la mondialisation, qui impose une norme standard destinée aux seuls consommateurs solvables, et qui offre aussi aux producteurs de masse des instruments danalyse de plus en plus précis. Il y a trente ou quarante ans, le gestionnaire dun grand média devait très largement se fier à son instinct pour deviner les attentes de son public et y répondre. Dans le jeu du pouvoir au sein dune rédaction, il était plus facile davancer des " arguments éthiques " pour obtenir des sujets sur lAfrique. Aujourdhui, les instruments de mesure des attentes des lecteurs-auditeurs-téléspectateurs français ont largement démontré quune " couverture " sur lAfrique noire était généralement contre-productive en terme daudience. " Les médias de grande diffusion ne sont pas nécessairement des producteurs dinformations accomplissant une mission de service public consistant à informer honnêtement les citoyens. Ce sont aussi des entreprises économiques [
] et qui, du même coup, sont tentées en permanence de sacrifier un hypothétique "devoir dinformation impartial" aux passions politiques et, surtout aujourdhui, à lappât du gain en fabriquant sur mesure, à partir détudes de marché, linformation que le public demande ". En Afrique, des consommateurs peu solvables attirent des produits dimportation de masse ou des services peu performants, voire gravement défectueux : cigarettes chargées en nicotine et en goudrons, véhicules doccasion rejetés par les contrôles techniques des pays développés, médicaments ou aliments périmés, etc. Il en va de même de linformation importée sur lAfrique noire, où linfluence des consommateurs ne permet pas dassainir le marché. Le continent noir y est plus souvent objet que sujet de la " couverture " journalistique européenne, et le marché local de linformation, pourtant en pleine effervescence depuis linstauration un peu partout du multipartisme, reste souvent traité avec arrogance par les médias français. |