RAPPORT ANNUEL 2002 de JOURNALISTE EN DANGER


Contrairement aux années précédentes, le rapport 2002 a l’avantage de reprendre aussi tous les cas de violation de la liberté de la presse commis dans les territoires de l’est et du Nord de la RDC sous contrôle des mouvements rebelles depuis bientôt cinq ans.
Depuis le 02 août 1998, la RDC connaît l’un des plus grands conflits armés du continent où plus de dix armées et groupes armés s’affrontent pour des intérêts qui, en définitive, se révèlent être l’exploitation des richesses du pays, comme vient de le démontrer le rapport du Panel des Nations-Unies en établissant un lien direct entre la guerre et le pillage des ressources de la RDC. Chaque espace conquis au prix du sang des populations civiles constitue non seulement un signe de pouvoir mais surtout une manne en terme des richesses du sol et sous-sol : cuivre, diamant, coltan, bois, espèces animales rares, etc.

Seigneurs de guerre.

Dans son message des vœux à la population congolaise, le 31 décembre 2001 à minuit, le président Joseph Kabila a promis une année 2002 de paix à ses concitoyens. De la parole, il est passé aux actes en libérant le processus de paix bloqué sous le règne de son père, feu le président Laurent-Désiré Kabila. Le Dialogue intercongolais est remis sur les rails. Quelques centaines de Congolais (Gouvernement de Kinshasa, mouvements rebelles, Société civile) vont se retrouver, fin février 2002, à Sun City pour discuter de la fin de la guerre et de la gestion de la transition. Pendant plus de 50 jours, les Congolais vont s’empoigner au point où, à la veille de la clôture des travaux, un accord partiel pour la gestion de la transition sera signé entre le gouvernement de Kinshasa et le Mouvement pour la libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba qui occupe une partie de la province de l’Equateur et de la Province Orientale avec le soutien de l’Ouganda.
Le principal mouvement rebelle, le RCD/Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda et qui occupe les provinces du Kivu, une partie du Katanga, du Kasaï Oriental et Occidental et de la Province Orientale), une partie de l’opposition non armée, dont l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) de Etienne Tshisekedi et une partie de la Société civile ont refusé d’adhérer à cet accord négocié en marge des travaux de Sun-City. Au terme dudit accord, Joseph Kabila demeurait chef de l’Etat tandis que Jean-Pierre Bemba devenait Premier ministre.
Cet accord a reçu un accueil favorable dans la plupart des capitales occidentales - la France et la Belgique en tête - qui, néanmoins, demandaient de continuer les négociations afin d’aboutir à un accord global et inclusif. Dans le camp du gouvernement, ce fut le triomphe et tous ceux qui n’ont pas signé l’accord partiel ont été systématiquement diabolisés. Mais cet enthousiasme va, très vite, céder la place à l’inquiétude et au statu quo.
Aux exigences sécuritaires du “ Premier ministre ” Jean-Pierre Bemba pour rejoindre Kinshasa, siège des institutions de la République, vont s’ajouter les atermoiements du camp de Kinshasa où les compagnons de LD Kabila, sans fonctions officielles mais très présents dans les coulisses du pouvoir, vont dénoncer un accord “ qui dépouille le chef de l’Etat de tous les pouvoirs réels ”. La rencontre du mois de mai 2002 à Matadi (ville portuaire à l’embouchure du fleuve Congo dans la province du Bas-Congo) entre les signataires de l’accord partiel pour la rédaction de la constitution va accoucher d’une souris. “ Il y a eu plus de chaleur que de lumière à Matadi ” pour reprendre une expression d’un analyste politique de Kinshasa. Un point positif tout de même : à la faveur de l’accord partiel de Sun-City, les barons de la Deuxième République qui avaient quitté le pays à la chute du régime de Mobutu et avaient rejoint, plus tard, les maquis du MLC et du RCD/ML rentrent en masse à Kinshasa.
Tel un enfant adultérin dont même les parents avaient, désormais, honte, l’accord partiel de Sun-City restera lettre morte. Le nouveau credo est devenu le retour à la table des négociations.
Dans l’intervalle, L’UDPS Etienne Tshisekedi se rapproche du RCD/Goma et visite les villes du Nord-Est de la RDC. Il est reçu, entre autre, par le parrain du RCD/Goma, le président rwandais Paul Kagame. Du coup, l’Afrique du Sud, qui n’avait pas digéré “ le coup fourré ” de l’accord partiel revient à la charge pour convaincre les parties en conflit en RDC de se retrouver autour d’une même table pour un accord global et inclusif. Le 30 juillet 2002 à Pretoria, devant Thabo Mbeki, président de l’Afrique du Sud, Joseph Kabila et Paul Kagame signent l’accord qui portera le nom de la ville hôte. Les signataires s’engagent à arrêter tout soutient aux forces Interahamwe pour la RDC et au retrait de toutes les troupes rwandaises de la RDC pour le Rwanda. Quelques semaines après, à Luanda en Angola, l’Ouganda s’engage, à son tour, à retirer, sans conditions, ses troupes de la RDC.
Les choses vont aller tellement vite que les incrédules crient à un piège. Au mois de septembre 2002, le Rwanda annonce avoir retiré toutes ses troupes de la RDC. L’information est confirmée par la MONUC (Mission d’observation des Nations Unies au Congo) qui constate, tout de même, que quelque 2 à 3 mille soldats rwandais sur des effectifs estimés à 20 mille hommes de troupes manquent à l’appel au moment du retour chez eux. Kinshasa et la MONUC sont pris au dépourvu. La résolution de l’aspect externe de la crise congolaise est allée plus vite que le volet interne. L’espace laissé par l’APR (Armée patriotique rwandaise) est vite occupé par des combattants Maï-Maï (soutenus par Kinshasa selon plusieurs sources) et des groupuscules armés dirigés par des véritables seigneurs de guerre congolais sans foi ni loi (RCD/ML et RCD/N) soutenus, tantôt par des officiers ougandais tantôt par Kinshasa, cherchent à renforcer leurs positions sur le terrain avec l’espoir de peser dans les futures négociations. Les Maï-Maï qui ne cachent pas leur connivence avec Kinshasa s’emparent, en octobre 2002, de la ville d’Uvira donnant ainsi un nouveau prétexte à des bataillons rwandais de revenir au Congo. Kinshasa rit sous cape alors que le RCD l’accuse de torpiller le processus de paix. Au même moment, des affrontements ethniques dans l’Ituri entre les ethnies Hema et Lendu s’amplifient sous l’œil malicieux des petits seigneurs de guerre Mbusa Nyamwisi (RCD/ML) et Roger Lumbala (RCD/N). L’Est de la RDC frôle dangereusement un chaos généralisé, car ni le RCD, ni les Maï-Maï, ni la MONUC, et encore moins Kinshasa, ne sont en mesure de faire renaître l’ordre et la sécurité pour tous.
L’Afrique du Sud, soutenue par la communauté internationale, revient à la charge et prépose aux Congolais de se retrouver pour parachever le travail commencé à Sun-City. Depuis lors, deux rounds des négociations intercongolaises ont eu lieu à Prétoria en Afrique du Sud. Pour le commun des Congolais, la solution tarde à venir. Les querelles byzantines continuent à prendre le dessus sur les intérêts de ceux au nom de qui tout le monde prétend parler : le petit peuple qui ploie sous le poids d’une misère généralisée et toujours grandissante.

Une économie criminalisée.

Sur le plan économique, tous les économistes ne se retrouvent plus. L’ un d’entre eux, le Pr.Tshiunza Mbiye parle tout simplement d’une économie maffieuse. Face à la misère généralisée, il est ahurissant de constater l’enrichissement insolent d’une minorité qui, curieusement, se trouve parmi les jusqu’au-boutistes de la guerre. Ceci est vrai à Kinshasa mais aussi dans les rangs des rebelles et autres seigneurs de guerre. Comme pour donner raison à tous ceux qui ont toujours pensé qu’il y avait un lien entre le désir effréné de s’enrichir et la poursuite de la guerre en RDC. Le rapport du panel des Nations Unies sur les pillages des richesses de la RDC ne viendra que dévoiler un secret de polichinelle. Des personnalités parmi les plus en vue, aussi bien à Kinshasa que dans la rébellion, sont nommément citées comme étant les présumés pilleurs des richesses de la RDC. Les uns, sous prétexte de représenter les intérêts de l’Etat congolais dans des sociétés écrans domiciliées dans des paradis fiscaux des îles du Pacifique, sont devenus de véritables nababs en moins de 5 ans d’une révolution suffisante venue chasser Mobutu et ses prédateurs avec l’ambition de mettre fin à la gabegie. Les autres, par des alliances et autres contrats léonins ont carrément aliéné le sol et le sous-sol congolais.
Le portefeuille de l’Etat n’a pas arrêté sa descente aux enfers depuis. On y nomme des frères, sœurs, copains, copines et autres amis sur la seule base du militantisme. Le système des “ parapluies ” décrié sous Mobutu est revenu au galop. Le mandataire ainsi désigné dans une entreprise publique paye un tribut à son “ parapluie ” en terme d’espèce sonnante et trébuchante, d’achat de titres de voyage pour la famille, des soins et vacances en Europe, etc. La manière propre de détourner l’argent, c’est les missions de service à l’étranger. Chacun négocie des missions en Europe ou aux Etats-Unis contre rétrocession d’une partie des frais de mission. A y regarder de près, ces missions ne sont suivies d’aucune dividende pour l’entreprise ou l’Etat congolais. Pour ne prendre que l’exemple la Société nationale d’électricité (SNEL), alors que Kinshasa vend à des pays étrangers du courant électrique, 80 % des ménages de Kinshasa sont plongés, partiellement ou totalement dans l’obscurité.
Les missions d’Audit envoyées dans ces canards dit boiteux constituent une autre source d’enrichissement pour des auditeurs fonctionnaires impayés ou sous-payés depuis des lustres. C’est le règne de la concussion et de la corruption sous la barbe de la justice qui, du reste n’est pas mieux logée.
La bonne gouvernance relève du discours politique mais dans la pratique, la RDC ressemble à un bien sans maître sur lequel tous les vautours, congolais et étrangers, se ruent au nom d’un conflit armé que personne ne veut réellement arrêter sous peine de tuer la vache au lait.

Une justice au garde-à-vous.

A titre d’illustration, depuis plus d’une année, au CPRK (Centre pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa, ex-Prison centrale de Makala) se poursuit le procès de 130 présumés assassins de Laurent-Désiré Kabila. Après 4 mois de huit-clos, le procès est de nouveau ouvert à la presse. Le procureur militaire de la Cour d’ordre Militaire (COM), le colonel Charles Alamba a requis 115 peines de mort sur 130 prévenus. Parmi ces personnes pour qui Alamba demande la peine de mort se trouvent des femmes avec bébés dont le seul tort aura été d’être épouses à des personnes poursuivies mais absentes parce que tuées ou en fuite. L’individualité de l’infraction est battue en brèche par cette Cour dont tout le monde reconnaît l’anachronisme par rapport aux normes judiciaires admises dans un Etat moderne. Entretemps, le gouvernement a décidé la suspension du moratoire sur les peines de mort en vigueur depuis deux ans. Motif officiel: la recrudescence du banditisme.
A en croire une organisation locale des droits de l’Homme, 75 % de la population carcérale au CPRK est constitué des détenus déférés devant la COM. Quand on épluche les dossiers des détenus, on réalise que la COM s’est déclarée compétente pour juger de tout, y compris des conflits parcellaires et des conflits commerciaux, etc. Bref, des affaires de droit commun relevant des juridictions civiles. La justice congolaise est tout sauf indépendante du pouvoir exécutif ou militaire. Toutes les affaires liées à la liberté d’expression ou d’opinion se règlent devant des tribunaux sur lesquels pèse une main cachée … politique qui décide jusqu’à la sentence à prononcer. Les magistrats dépendent de l’exécutif en tout : salaires, promotions, révocations, etc. Le Haut conseil de la magistrature, sensé être un véritable organe d’indépendance du pouvoir judiciaire, n’existe que sur le papier. La révocation illégale de 315 magistrats, il y a quelques années, n’est qu’une illustration parmi tant d’autres.
Mais l’année 2002, sur le plan des droits humains, restera aussi marquée par ce qu’il convient de qualifier de “ cas Sébatien Kayembe ” du nom de cet avocat et activiste des droits de l’homme enlevé, le 15 octobre 2002 pendant la journée, en plein centre ville par des hommes en tenue militaire sous les ordres d’un colonel non autrement identifié. Il est conduit dans la périphérie de Kinshasa où il est battu et laissé pour mort. Le lendemain, son véhicule est retrouvé carbonisé sur le lieu du supplice. En dépit des protestations, pas une seule voix officielle ne s’est élevée pour condamner cette “ justice ” d’un autre âge. Bien plus, aucune enquête n’a été ouverte. Un fait divers parmi tant d’autres… L’avocat était “ accusé ” d’être le défenseur du diable ?. Qui est le diable ? Est-ce les personnes jugées depuis plus d’un an dans l’affaire de l’assassinat de LD Kabila ou est-ce les deux journalistes condamnés à des peines fortes de prison et que Me Sébatien Kayembe s’est évertué à défendre ?
Les journalistes - qui ne sont pas exempts de reproches - sont par contre systématiquement traqués par la justice dès qu’un détenteur d’une parcelle de pouvoir politique, économique ou militaire est égratigné. Les principes de présomption d’innocence, d’individualité de l’infraction, de traitement humain sont totalement ignorés. Réagissant à une lettre de JED sur la “ systématisation des arrestations des journalistes pour des délits de presse réels ou supposés, le Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, dans sa lettre circulaire du 9 août 2002 adressée à tous les Procureurs généraux près les Cours d’Appel et près la Cour d’Ordre militaire, a rappelé “ qu’en droit congolais, la détention préventive est une mesure exceptionnelle… ” et que “ la seule qualité de journaliste ne peut, en aucun cas, justifier la systématisation de la mise en détention préventive ou de l’arrestation (des journalistes) qui jouent un rôle fondamental dans la consolidation de la démocratie dans notre pays ”. Pendant que le Ministre de la justice fait ce rappel à l’ordre, deux journalistes sont en “ détention préventive ” depuis 20 jours pour “ imputations dommageables ” à l’endroit d’un des ministres les plus puissants du régime.
L’un des deux journalistes - Raymond Kabala - affirme avoir été torturé dans les locaux du Ministère de la Sécurité et de l’Ordre public. Lors du procès au CPRK, le journaliste désigne son tortionnaire qui assistait au procès. L’avocat du journaliste, Me Sébatien Kayembe, demande à la Cour d’entendre le présumé tortionnaire. La Cour ignore superbement la requête de l’avocat permettant ainsi au bourreau du journaliste de quitter paisiblement la salle d’audience.
Pour calmer la tension qui monte entre les défenseurs de la liberté de la presse et le pouvoir, le ministre des droits humains, M. Ntumba Luaba, convoque, au Centre Thérésianum de Kinshasa, un atelier réunissant les services de sécurité civile et militaire, les magistrats, les journalistes et les activistes des droits de l’homme pour réfléchir sur la manière de collaborer en vue de la protection des droits de l’homme en général et de la liberté de la presse en particulier. L’atelier qui a connu des débats houleux, parfois passionnés recommande la mise sur pieds d’un cadre de concertation et la suppression des peines de prison pour des délits de presse à l’exception des appels à la haine ethnique et raciale. Ces recommandations ont rejoint les tiroirs des archives oubliées.

L’heure de l’autorégulation.

La fortune de cet avocat, tout comme les cas de violation de la liberté de la presse répertoriés dans ce rapport prouve que la liberté de la presse en RDC demeure une quête difficile, que les journalistes continuent de payer le prix fort à l’absence de l’Etat de droit et de la démocratie. Pour autant, il convient d’admettre que la profession journalistique de la RDC a plus que jamais besoin d’être nettoyée et débarrassée de ce qu’un diplomate a récemment appelé “ des mercenaires plutôt que de vrais chevaliers de la plume, qui l’ont envahi ”.
Alors que JED a fait de la dépénalisation des délits de presse son cheval de bataille, l’alternative demeure la mise en place, par la profession elle-même, d’une structure d’autorégulation sous forme d’un observatoire des médias pour veiller au respect par les journalistes de leur code d’éthique et de déontologie. Dans cette perspective, JED salue la récente tenue de l’atelier du Centre Bondeko à Kinshasa sur la Haute autorité des médias et l’Observatoire des médias.
A terme, il s’agit de faire en sorte que l’initiative de l’autorégulation de la profession n’échappe pas à la profession.

D. M’Baya Tshimanga

Pour plus d'informations sur le rapport annuel: www.jed-congo.org